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Guichet B : le dilemme classique des banques centrales, version CEMAC

Entre soutien à la croissance et défense de la stabilité monétaire, la BEAC se retrouve face au plus vieux casse-tête des banques centrales.

À la BEAC, le sujet fait l’objet d’un suivi particulier

Il existe une question qui poursuit toutes les banques centrales du monde, de Washington à Francfort, de Londres à Yaoundé : comment soutenir l’économie sans affaiblir la monnaie ? La Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) est aujourd’hui confrontée à cette équation universelle, avec une difficulté supplémentaire : elle doit la résoudre pour six pays aux réalités économiques parfois opposées.

La suspension des nouvelles opérations du Guichet spécial de refinancement, décidée le 2 avril dernier, n’est finalement que la traduction locale de ce vieux casse-tête monétaire. Faut-il continuer à injecter des liquidités pour financer les investissements productifs ou faut-il ralentir le mouvement afin de préserver les équilibres monétaires et financiers de la sous-région ?
Pour le gouverneur de la banque centrale, Yvon Sana Bangui, il ne s’agit pas de choisir entre les deux objectifs, mais de parvenir à les concilier. « Le financement de l’investissement productif demeure l’une de nos priorités », a-t-il rappelé à l’issue de la deuxième session ordinaire du Comité de politique monétaire tenue le 29 juin dernier à Yaoundé. Mais la phrase qui suit est tout aussi importante : ce soutien doit rester compatible avec les impératifs de stabilité monétaire, de préservation des équilibres macroéconomiques et de solidité du système financier régional.

Toute la difficulté est là…
Car le Guichet B n’est pas un simple instrument technique rangé dans les tiroirs de la politique monétaire régionale. Il constitue l’un des principaux canaux par lesquels la banque centrale accompagne les investissements structurants de la Cemac. En 2025, il a notamment permis le refinancement de 41,2 milliards FCFA pour le projet minier de Bipindi-Grand Zambi au Cameroun, de 31,3 milliards pour le programme d’investissement de CAMTEL, de 30 milliards pour un projet minier au Congo et de 20 milliards accordés à Afriland First Bank pour le financement des activités de SODECOTON.

Autrement dit, derrière ce guichet se cachent des mines, des infrastructures, des réseaux télécoms, des filières agricoles et, au bout de la chaîne, des emplois. Mais plus un instrument devient efficace, plus il doit être surveillé. À Libreville, l’économiste gabonais et consultant financier Patrick Eyogo estime que « le principal risque pour une banque centrale est de transformer un outil de soutien conjoncturel en mécanisme permanent de création de liquidités ». Selon lui, « dans une union monétaire comme la Cemac, l’enjeu n’est pas seulement le volume du refinancement, mais sa répartition et sa capacité à générer de la production réelle».
Même prudence à Brazzaville. Pour l’analyste financier congolais Jean-Bruno Ondaye, « la suspension temporaire traduit moins une volonté restrictive qu’une nécessité de recalibrage ». Il poursuit : « Une banque centrale qui finance trop peu étouffe la croissance ; une banque centrale qui finance trop risque de fragiliser sa monnaie. La difficulté est de trouver le point d’équilibre, et ce point change constamment avec la conjoncture internationale.»

La situation actuelle de la CEMAC illustre parfaitement cette tension. D’un côté, les économies de la région ont besoin de capitaux pour accélérer leur industrialisation et réduire leur dépendance aux importations. De l’autre, les autorités monétaires restent confrontées aux risques liés à l’inflation importée, à la volatilité des cours des matières premières et aux pressions sur les réserves de change.

Contrairement à la Réserve fédérale des États-Unis ou à la Banque centrale européenne, la BEAC évolue dans un environnement où les marchés financiers demeurent relativement peu profonds et où le financement bancaire continue de jouer un rôle dominant dans l’économie réelle. Chaque décision sur le refinancement produit donc des effets immédiats sur l’investissement et la croissance.

Le dilemme est d’autant plus complexe que la banque centrale gère une monnaie commune à des économies qui ne présentent ni les mêmes structures productives, ni les mêmes besoins de financement, ni les mêmes rythmes de croissance. Ce qui apparaît comme une mesure de prudence à Libreville peut être perçu comme un ralentissement du développement industriel à Douala ou à Pointe-Noire.

Dans ce contexte, la suspension du Guichet B ressemble moins à un coup de frein qu’à un passage au stand technique. La BEAC ne retire pas l’instrument de sa boîte à outils ; elle vérifie simplement qu’il reste adapté aux nouvelles réalités économiques régionales.

Yvon Sana Bangui l’a d’ailleurs rappelé avec fermeté : le Guichet spécial « n’a pas été supprimé » et demeure « au service du développement économique de notre sous-région ». L’évaluation actuellement conduite doit précisément permettre de renforcer son efficacité et sa cohérence avec les autres instruments de politique monétaire.

En somme, la banque centrale tente aujourd’hui ce que toutes les banques centrales cherchent depuis des décennies : injecter suffisamment d’oxygène pour faire courir l’économie, mais pas au point de lui provoquer un essoufflement monétaire.
Dans la Cemac comme ailleurs, la politique monétaire reste donc un exercice d’équilibriste. Avec cette différence qu’ici, le fil est tendu entre six capitales et plusieurs centaines de milliards FCFA d’investissements potentiels.

Jean-René Meva’a Amougou

Comprendre le dispositif

La suspension du Guichet B a révélé une réalité méconnue : derrière les débats sur le refinancement se cache toute l’architecture monétaire qui irrigue les économies de l’Afrique centrale.

Il aura fallu la suspension du Guichet spécial de refinancement pour que l’on s’intéresse enfin à une mécanique essentielle, mais largement invisible, de la politique monétaire en Afrique centrale. Depuis avril 2026, le Guichet B concentre les critiques, comme s’il était devenu le cœur du système de refinancement de la Banque des États de l’Afrique centrale. En réalité, il n’en est qu’un rouage.

L’architecture du refinancement repose sur deux étages. Le premier est le marché interbancaire, où les banques commerciales s’échangent quotidiennement des liquidités selon leurs besoins. Les taux s’y forment librement et la banque centrale agit principalement comme régulateur.

Le second niveau correspond aux interventions directes de la BEAC. Celles-ci s’articulent autour de deux instruments : le Guichet A, consacré au refinancement classique des banques, et le Guichet B, destiné aux crédits à moyen terme finançant des investissements productifs.

« Beaucoup de commentaires donnent l’impression que le refinancement de la BEAC s’est arrêté. C’est inexact. Le Guichet A continue d’assurer sa mission de gestion de la liquidité bancaire. Ce qui est suspendu, c’est un instrument spécifique orienté vers certains investissements », analyse Marius Stéphane Essomba, économiste camerounais spécialiste des questions monétaires.
Le Guichet B répond en effet à une logique différente. Son objectif est d’encourager le financement de secteurs jugés stratégiques : infrastructures, agriculture, industrie, mines ou télécommunications. Il s’agit moins d’assurer la trésorerie quotidienne des banques que d’accompagner des projets susceptibles d’accroître les capacités productives de la sous- région.

Différence
Pour Plus Anchong Neba, ancien banquier de développement et fin connaisseur des enjeux de financement en Afrique centrale, « la question n’est pas seulement de distribuer des liquidités, mais de s’assurer qu’elles soutiennent effectivement la transformation économique sans créer de distorsions dans le système financier ».

Cette distinction est essentielle. Le Guichet A relève de la politique monétaire classique. Le Guichet B introduit, lui, une dimension de politique économique plus ciblée, où la banque centrale accompagne indirectement le financement de secteurs prioritaires.

Au Gabon, l’économiste Mays Mouissi estime que « toutes les banques centrales sont confrontées au même arbitrage : soutenir l’investissement tout en préservant leur crédibilité dans la lutte contre l’inflation et les risques financiers. Cet équilibre est particulièrement délicat dans une union monétaire comme la CEMAC ».

Même lecture du côté du Congo. L’économiste Ghislain Moandza Mboma souligne que « la suspension du Guichet B ne doit pas être interprétée comme un retrait de la banque centrale de l’économie réelle, mais comme une phase de réévaluation d’un dispositif dont les effets doivent être mesurés avec rigueur ».

En définitive, le débat dépasse largement le seul avenir du Guichet B. Il pose une question fondamentale : jusqu’où une banque centrale peut-elle soutenir le financement du développement sans brouiller les frontières entre politique monétaire et politique industrielle ?
Derrière les acronymes et les mécanismes techniques se dessine ainsi l’un des grands dilemmes des banques centrales contemporaines : rester gardiennes de la stabilité monétaire tout en accompagnant les ambitions de transformation économique des États membres de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale.

JRMA

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