Les Retournés : vivre à l’imparfait du subjonctif

Quand ton passé s’impose comme ton futur

Qu’il se soit rendu 1 million 400 mille afrodescendants au Ghana l’an dernier, que le Bénin, comme le Ghana, leur octroie désormais un passeport et, bien sûr, des visas – voilà qui signe un basculement. Que ce passé qu’on ait voulu leur faire oublier s’impose comme un futur que nul n’eût envisagé, pas même nos pays africains après les indépendances. Qu’on ait gobé le récit du colonisateur, qui nous fit accroire cette séparation irréversible, occultant dans l’enseignement de l’histoire les efforts d’un Marcus Garvey pour ramener les frères à la maison. Pourtant, qu’on l’ait vu avec l’Allemagne : qu’un même peuple séparé, une fois le mur tombé, n’ait pas hésité une seconde à se réunir, malgré les différences et les difficultés nées de la division.
Ainsi, que Claudy Siar renaisse doublement en Afrique – qu’il s’y reconnecte, comme cette diaspora partie dans les bateaux de l’esclavage, en revenant prendre son passeport béninois ; et qu’après avoir été débarqué de Radio France Internationale, il entame une nouvelle carrière où il lui faille désormais vendre l’image du Bénin à l’étranger. Preuve que notre passé soit notre futur. Que le cas de Claudy Siar permette de voir quel futur la France réserve à ses enfants issus de la diaspora : d’abord celui du déni de l’esclavage comme crime le plus grave contre l’humanité ; ensuite, que sans le cacher, le président Macron les renvoie à l’Afrique pour qu’ils en soient les ambassadeurs de la France. Qu’en gros il se serve aussi de ce passeport pour « ne pas perdre l’Afrique ». Et que beaucoup acceptent de jouer le jeu – à raison –, ce qui leur permette d’activer depuis Paris l’Afrique en eux. Qu’il en soit ainsi de cinéastes français ayant des parents africains. Que l’Afrique soit leur futur, et que la France se trouve là où elle leur trouve une mission qui ne les laisse pas indifférents, puisqu’il s’agisse de leur sang.
Sauf que cela ressemble plus à une expulsion vers le passé – ce qui n’eût jamais été envisagé pour des cinéastes français d’origine non-africaine. Ce qui laisse croire que cette assignation à l’Afrique de talents plus français qu’africains constitue un rejet, par la France, de ses enfants noirs. Mais que l’Afrique, qui sache bien que ce ne sont pas des Africains, les accueille comme des descendants de leurs enfants partis à l’étranger, portant dans leurs gènes « l’appel de l’Afrique » – comme d’ailleurs toute cette diaspora dont le retour soit salué, sans que les questions que pose ce retour soient élucidées. Jusqu’où qu’ils soient émancipés du projet de Macron, qu’ils soient les nouveaux colons au service de la France ? Qu’on puisse servir son père sans trahir sa mère ? Surtout quand tout se termine en transactions financières et en profits ? Qu’il soit difficile d’être parfait. Nous voici en plein imparfait du subjonctif. « Qu’il fallût que j’en parlasse pour que tu le visses ? »
Que la France expulse donc ses enfants d’origine africaine vers leur passé – des enfants qui soient, à raison, des victimes consentantes quand ils ne s’expulsent pas eux-mêmes… fatigués de négocier, de se justifier… fatigués aussi de la montée de l’extrême droite et du racisme, surtout face à ces élus noirs de France. Que des expulsés acceptent cette noble expulsion – qu’ils aillent s’occuper de l’héritage délaissé de leurs pères, faisant à la fois le jeu de l’extrême droite, qui les veuille hors de France, et du gouvernement, qui cherche de nouveaux ambassadeurs pas très visibles. Il reste que, si l’Afrique n’eût pas de projet pour ses enfants partis, leurs pays d’adoption en eussent un pour l’Afrique. Que l’équipe de France en soit un brillant exemple, qui enseigne, dans cet esprit du passeport devenu futur, que même les Blancs, malgré l’histoire coloniale, il faudrait savoir les faire revenir en Afrique – à condition que nous eussions projet, au lieu de nous contenter de cette hémorragie des Camerounais vers le Canada, où là encore le Canada eût un projet pour nous, alors que nous n’en eussions pas pour eux.
Jean Pierre Bekolo



