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Cybercriminalité en Afrique centrale : les escrocs ont leurs méthodes, les États cherchent encore les leurs

Dans la sous- région, les premiers ont pris de l’avance. Les seconds tentent encore de rattraper leur retard.

La cybercriminalité

Un téléphone, un faux message, quelques minutes et parfois plusieurs millions de francs disparaissent. Au Cameroun, au Gabon, au Tchad ou en Centrafrique, l’arnaque numérique n’est plus une curiosité réservée aux initiés. Elle s’est installée dans la vie quotidienne, au même titre que le Mobile Money, les réseaux sociaux et les messageries instantanées. Le cyber escroc, lui, a compris avant tout le monde une règle élémentaire de l’économie numérique : pour gagner vite, il suffit parfois de connaître assez bien les faiblesses humaines.

Le scénario est souvent d’une simplicité désarmante. Un appel prétendument professionnel. Une fausse opportunité commerciale. Un message imitant une banque, une administration ou un proche, une promesse de gain, ensuite une demande urgente de transfert d’argent. Au Cameroun, la gendarmerie a ainsi démantelé en avril 2026 un réseau spécialisé dans l’arnaque téléphonique. Une victime avait versé 5 millions de FCFA après avoir été attirée par une prétendue affaire de miel à très forte rentabilité. Les enquêteurs ont retrouvé quatorze téléphones et plusieurs cartes nationales d’identité.

Mais le téléphone n’est plus seulement l’arme. Il devient le laboratoire. Les fraudeurs adaptent leurs discours, changent de numéros, multiplient les identités et exploitent les habitudes numériques de leurs victimes. L’intelligence artificielle ajoute désormais une couche de sophistication. Faux textes, voix synthétiques, profils artificiels : le mensonge peut être produit plus vite et paraître plus crédible.

Le constat d’Interpol est sans détour. Selon son évaluation publiée le 3 août 2026, l’intelligence artificielle est désormais associée à 55 % des cyber-crimes signalés en Afrique. Les pertes liées à la cybercriminalité sont passées de 192 millions de dollars en 2024 à 484 millions en 2025. Les escroqueries en ligne demeurent la forme de cybercriminalité la plus fréquemment signalée.
L’escroc a compris la géographie, l’État peine encore à suivre

C’est là que se trouve le paradoxe. Les réseaux criminels ont depuis longtemps cessé de penser en frontières administratives. Un escroc peut opérer depuis un pays, utiliser une carte SIM enregistrée ailleurs, recevoir des fonds dans une troisième juridiction et cibler une victime située à plusieurs centaines de kilomètres. Les États, eux, restent souvent prisonniers de procédures nationales.
Le problème est particulièrement sensible en Afrique centrale, où les usages numériques progressent rapidement tandis que les capacités d’enquête spécialisée, de partage de données et d’analyse francique restent inégales. Le Tchad illustre toutefois une autre voie : les autorités ont recours à des campagnes de sensibilisation utilisant les radios privées et des artistes locaux, notamment dans les langues familières aux populations.

« Aucun organisme ou aucun pays ne peut affronter seul ces défis », rappelait Neal Jetton, directeur de la cyber-sécurité d’Interpol, dans l’évaluation africaine de 2025. Le responsable souligne une réalité devenue difficile à contourner : la cybercriminalité n’est plus seulement un problème informatique. Elle touche la sécurité, les finances, les entreprises et la confiance des citoyens.
Jalel Chelba, alors directeur exécutif par intérim d’AFRIPOL, allait dans le même sens : la cyber-sécurité est devenue un pilier de la stabilité, de la souveraineté numérique et du développement économique africains.

Une course contre la montre
Les opérations internationales montrent pourtant que les États ne sont pas désarmés. En février 2026, l’opération « Red Card 2.0 », conduite avec la participation de 16 pays africains dont le Cameroun, le Tchad et le Gabon, a conduit à 651 arrestations et permis de récupérer plus de 4,3 millions de dollars. Les enquêteurs avaient identifié des escroqueries représentant plus de 45 millions de dollars de pertes potentielles.

Le problème est ailleurs : ces succès restent ponctuels face à une criminalité devenue industrielle. En 2025, Interpol estimait que 90 % des pays africains avaient besoin d’améliorations significatives dans leurs capacités d’enquête ou de poursuite. Seuls 30 % disposaient alors d’un système de signalement des incidents, 29 % d’un dépôt d’éléments de preuve numériques et 19 % d’une base de données de renseignement sur les cyber-menaces.

Les escrocs, eux, n’attendent pas la prochaine réunion interministérielle. Ils testent un numéro, une identité, une histoire. Ils changent de méthode lorsqu’elle ne fonctionne plus. Ils automatisent ce qui peut l’être et personnalisent le reste.
La véritable bataille se joue donc moins entre ordinateurs qu’entre deux vitesses. Celle, fulgurante, des réseaux criminels. Et celle, beaucoup plus administrative, des institutions chargées de les poursuivre.

Dans cette course, les États d’Afrique centrale ont une urgence : passer de la réaction à l’anticipation. Partager les données en temps réel entre banques, opérateurs télécoms et forces de sécurité. Former davantage d’enquêteurs. Harmoniser les procédures. Renforcer les laboratoires de police scientifique numérique. Et surtout apprendre à coopérer aussi vite que les fraudeurs.
Car le prochain cyberescroc n’appellera peut-être même plus sa victime. Une intelligence artificielle pourrait très bien le faire à sa place.

Jean -René Meva’a Amougou

Cyber-arnaques : le silence qui protège les escrocs

Dépouillées par téléphone, les victimes se taisent, laissant aux cyber-escrocs le luxe de recommencer.

Le téléphone sonne. L’argent disparaît. Et la victime se tait. En Afrique centrale, les cyber-escroqueries prospèrent aussi grâce à cette omerta ordinaire. Honte, peur du ridicule, méfiance envers les institutions : après avoir été dépouillées, beaucoup de victimes préfèrent tourner la page. Pour les escrocs, c’est une excellente nouvelle.

Honte
La première victime de l’arnaque, c’est parfois la victime elle-même. Pas seulement parce qu’elle a perdu de l’argent, mais parce qu’elle redoute le regard des autres. Comment expliquer qu’un prétendu agent d’opérateur ait réussi à obtenir son code ? Comment reconnaître avoir envoyé plusieurs centaines de milliers de francs à un inconnu présenté comme un proche ?
L’escroc exploite une faille technique, mais surtout une faille humaine : la confiance. Il se présente avec les bons mots, le bon ton, parfois les bonnes informations. Puis il pousse sa cible à agir dans l’urgence. Après le vol vient alors une seconde épreuve : raconter.

Silence
Beaucoup renoncent à porter plainte. Certains pensent que leur argent ne sera jamais retrouvé. D’autres ignorent simplement vers quelle institution se tourner. Quelques-uns craignent même d’être accusés de naïveté. « Ce silence constitue pourtant une formidable protection pour les fraudeurs. Une attaque non signalée ne produit ni enquête, ni donnée statistique, ni alerte permettant d’identifier un mode opératoire. Elle disparaît dans la nature numérique », décrit Peter Endeley, ingénieur informaticien chez un opérateur de téléphonie mobile implanté au Cameroun. Ce dernier ajoute : « les cybercriminels, eux, n’oublient rien. Ils perfectionnent leurs scénarios, changent de numéro, multiplient les identités et recommencent.

Méfiance
Le problème dépasse donc la seule responsabilité des utilisateurs. Une victime ne devrait pas avoir à choisir entre perdre son argent et perdre sa dignité. Pour l’expert en cyber-sécurité Franck Kiangoh, la sensibilisation doit notamment permettre aux utilisateurs de comprendre que les escroqueries reposent largement sur la manipulation psychologique, et pas uniquement sur des piratages sophistiqués.

Cette dimension est essentielle dans une sous- région où le Mobile Money permet à des millions de personnes d’accéder à des services financiers sans passer par une banque traditionnelle. Mais plus le service devient populaire, plus la confiance devient une cible.

Réponse
La police, les opérateurs télécoms, les banques et les autorités spécialisées doivent donc rendre le signalement plus simple et plus visible. « Une victime doit savoir immédiatement qui appeler, quelles preuves conserver et quelles démarches effectuer », conseille Peter Endeley. Selon ce Security master, « les entreprises ont, elles aussi, leur part de responsabilité. Lorsqu’une fraude se répète, l’information doit circuler. Un numéro utilisé pour escroquer dix personnes ne devrait pas pouvoir continuer tranquillement son activité auprès d’une onzième. Les opérations régionales menées contre la cybercriminalité montrent que la coopération policière progresse. Mais la répression ne peut fonctionner correctement si une partie des victimes reste invisible.

Parole
Le véritable combat commence donc au moment où la victime décide de parler. Parler, ce n’est pas reconnaître qu’on est naïf. C’est fournir une information utile. C’est permettre de relier plusieurs plaintes, d’identifier un réseau, de repérer un nouveau scénario et parfois d’empêcher une prochaine victime de tomber dans le piège. « L’escroc compte sur la honte. L’État devrait compter sur la parole. Car dans cette nouvelle économie de la fraude, le silence n’est jamais neutre. Il ne rend pas l’argent à la victime. Il rend surtout du temps à l’escroc », analyse Passy Betebe, experte en sécurité numérique.

Rémy Biniou

Apprendre à se défendre…

Le téléphone est devenu portefeuille, banque, bureau. Il est aussi devenu terrain de chasse. La preuve est dans une étude publiée le 28 août 2026 par l’Institut français des relations internationales (IFRI). Intitulée « La cybercriminalité en Afrique centrale : typologie, expériences et gestion par les pouvoirs publics », le Camerounais Philippe Awono ausculte le Cameroun, la Centrafrique, le Gabon et le Tchad. Le verdict est peu rassurant : la cybercriminalité augmente, se sophistique et les réponses publiques restent incomplètes. Les États ont encore du retard.

Le numérique devait nous libérer des files d’attente. Il a aussi offert aux escrocs une boutique ouverte jour et nuit. Mobile money, réseaux sociaux, messageries : les nouveaux usages ont créé de nouvelles cibles. La Note rappelle que 14,8 millions de comptes de mobile money étaient actifs en Afrique centrale en 2022.

L’arnaque commence souvent par un message banal. Un faux agent, un faux lien, une fausse urgence. Le criminel ne force pas toujours la porte : il persuade la victime de l’ouvrir. La faille est donc aussi humaine.
Les États ont réagi. Des lois existent, des agences spécialisées ont été créées. Mais le cybercriminel n’attend pas le Journal officiel. Il change de méthode, d’outil et de cible. La cybercriminalité voyage à la seconde ; les procédures administratives ont encore besoin de temps pour retrouver leurs chaussures.

La faiblesse est aussi humaine. Il faut des enquêteurs spécialisés, des ingénieurs, des équipements et des citoyens formés aux bons réflexes. La coopération régionale est indispensable : le cybercriminel peut agir depuis un pays et viser une victime dans un autre. Il faut surtout écouter les victimes. Une cyberattaque non signalée devient une statistique fantôme. La honte et la peur font le travail du criminel à sa place.

La cyber-sécurité n’est plus une affaire d’informaticiens. Elle touche la sécurité publique, l’économie, les banques, les administrations et la souveraineté. L’Afrique centrale s’est connectée vite. Elle doit maintenant apprendre à se défendre aussi vite. Car le cybercriminel n’a pas besoin que l’État soit absent. Il lui suffit qu’il soit en retard. Et, dans cette course-là, le retard n’est pas une maladresse. C’est une invitation. Le temps presse : chaque faille peut devenir une porte d’entrée pour le crime.

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