
Quand les trafiquants partagent leurs routes, leurs financements et leurs complicités, les États d’Afrique centrale continuent trop souvent de partager surtout leurs frontières.

L’Afrique centrale n’est pas seulement confrontée à une addition de crises nationales. Elle subit une mécanique régionale où déplacements forcés, conflits armés, trafics et banditisme transfrontalier se nourrissent mutuellement. Au Cameroun, la menace de Boko Haram au Nord, le conflit séparatiste dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, les incursions de groupes armés centrafricains à l’Est et le banditisme transfrontalier composent un puzzle sécuritaire particulièrement préoccupant. Dans leur cartographie publiée en juin 2026, Aïcha Pemboura et Raoul Sumo Tayo montrent combien les réseaux criminels transnationaux contribuent à prolonger les conflits et la violence.
Frontières
Le hic, c’est que les criminels ont déjà compris ce que les administrations peinent encore à intégrer : une frontière n’est pas une fin de parcours, mais un changement de décor. Entre Cameroun, Tchad et République centrafricaine, les trafics de bétail, d’armes, de carburant ou de marchandises prospèrent sur les espaces où l’autorité publique se fait plus intermittente. Une récente étude d’Oluwole Ojewale et Raoul Sumo Tayo sur le vol de bétail à la frontière tchado-camerounaise insiste sur cette imbrication des dynamiques économiques, sociales et sécuritaires. Elle appelle, surtout, à une approche globale réunissant plusieurs acteurs.
Décalage
Voilà le paradoxe : les réseaux criminels pensent en corridors quand les réponses restent souvent pensées en territoires. Un troupeau volé au Cameroun peut être déplacé vers le Tchad ; une cargaison clandestine peut emprunter plusieurs juridictions ; un groupe armé peut tirer profit d’une économie illicite installée de part et d’autre d’une frontière. Pendant ce temps, les administrations échangent encore trop lentement leurs renseignements, leurs données et leurs procédures. Le crime gagne ainsi ce que les États perdent dans les interstices : du temps, de la mobilité et de l’impunité.
Observatoire
C’est précisément ce continuum que tente de documenter l’Observatoire sur le crime organisé et la violence en Afrique centrale, codirigé par le Pr Saïbou Issa au sein de l’Institute for Security Studies, avec la Global Initiative Against Transnational Organized Crime. L’Observatoire s’intéresse au rôle du crime organisé transnational dans les conflits armés et l’extrémisme violent, en croisant recherche, enquêtes de terrain et renseignement en sources ouvertes. Le Pr Saïbou Issa, spécialiste des conflits, de la sécurité et de la consolidation de la paix dans le bassin du lac Tchad et en Afrique centrale, apporte à cette lecture une dimension essentielle : celle d’une criminalité qui ne s’arrête pas aux cartes administratives.
Imbrication
Car le véritable danger n’est plus seulement le trafic en lui-même. C’est sa capacité à s’imbriquer dans les économies de guerre. Un marché clandestin peut financer un groupe armé ; un groupe armé peut protéger une route commerciale ; un acteur local peut faciliter le passage d’une cargaison ; les bénéfices peuvent ensuite repartir vers d’autres territoires. À Garoua-Boulaï, sur le corridor Douala-Bangui, les trafics de ressources, de carburant et de marchandises illustrent cette économie des interstices. Dans une telle configuration, arrêter quelques exécutants ne suffit plus : il faut remonter les filières, identifier les financiers et suivre l’argent.
Mutation
Même le crime numérique se joue désormais des frontières. Selon INTERPOL, l’intelligence artificielle est impliquée dans 55 % des cyber-infractions signalées en Afrique et les pertes sont passées de 192 à 484 millions de dollars entre 2024 et 2025. L’organisation relève notamment la progression des escroqueries aux faux ordres de virement et des arnaques sentimentales en Afrique centrale et occidentale. Autrement dit, pendant que les services de sécurité discutent encore de la meilleure manière de partager l’information, les criminels, eux, l’échangent déjà en temps réel. La frontière physique devient secondaire ; la faille institutionnelle, elle, reste terriblement concrète.
Coordonner
L’Afrique centrale dispose pourtant de structures régionales, de forces de sécurité, de services de renseignement et de cadres de coopération. Ce qui manque moins, finalement, que la capacité à les faire travailler ensemble. Partage instantané du renseignement, enquêtes conjointes, coopération judiciaire, traçage des flux financiers, contrôle coordonné des corridors : la réponse doit suivre le crime sur son propre terrain. Sinon, chaque capitale continuera de sécuriser son morceau de frontière pendant que les réseaux organiseront tranquillement l’ensemble du puzzle. Le crime organisé a déjà fait son intégration régionale. Il serait temps que les États en fassent autant.
Bobo Ousmanou
Le crime organisé
Le crime organisé a décidément un sens aigu de la géographie. Il traverse les frontières, contourne les postes de contrôle, emprunte les routes du commerce et les autoroutes numériques. Les États, eux, continuent parfois de lui opposer leurs frontières administratives, leurs fichiers séparés et leurs administrations qui se parlent à distance. À Yaoundé, les 4 et 5 septembre, la réunion inaugurale du réseau des Centres de recherche stratégique sur le crime organisé et la violence a eu le mérite de mettre les pieds dans le plat : Cameroun, Gabon, RDC et Tchad ne sont pas quatre îlots de sécurité perdus dans un océan criminel. Ils appartiennent au même écosystème de menaces. Et le crime, lui, l’a compris depuis longtemps.
Minerais, enlèvements contre rançon, traite des êtres humains, criminalité financière, cyberattaques : les affaires criminelles ne respectent ni les douanes ni les protocoles diplomatiques. Elles se nourrissent précisément des trous dans la raquette, de la faiblesse des coopérations, de l’absence de données partagées. Le Pr René Joly Assako Assako a donc raison de rappeler qu’à « la menace globale » doivent répondre des « mesures globales ». Voilà une idée presque subversive dans une région où l’on aime encore regarder chez le voisin avec cette confortable philosophie : chacun ses problèmes. Sauf que les criminels, eux, ont depuis longtemps abandonné cette doctrine. Ils mutualisent leurs réseaux, leurs financements, leurs complicités. Pendant ce temps, les États mutualisent surtout… les communiqués de presse.
Le réseau lancé à Yaoundé ne devra donc pas devenir un énième cénacle d’experts produisant des rapports que personne ne lit, soigneusement rangés dans quelque armoire administrative. Il doit transformer la recherche en arme politique : bases de données communes, circulation du renseignement, cartographie des trafics, analyses comparées et recommandations directement exploitables par les gouvernements. Le Pr Serge Loungou appelle à sortir de la « désinvolture géopolitique » ; le Pr Saibou Issa plaide pour renforcer l’analyse, le plaidoyer et le reporting. Tout est dit. Reste le plus difficile : agir. Car pendant que les chercheurs apprennent à travailler en réseau, les criminels, eux, perfectionnent déjà le leur. À cette course, l’Afrique centrale ne peut pas se permettre d’arriver avec une frontière dans chaque poche et un fichier différent sur chaque bureau.
Les frontières qui nourrissent le danger
Le crime organisé transnational étend ses tentacules en Afrique centrale, porté par les trafics, les réseaux armés et la porosité des frontières.
À Garoua-Boulaï, à la frontière entre le Cameroun et la République Centrafricaine, la frontière n’est pas une abstraction géopolitique. Elle est un marché. La ville commande l’un des principaux axes d’approvisionnement de la RCA, le corridor Douala-Bangui. Or, selon l’Observatoire sur le crime organisé et la violence en Afrique centrale, cet axe concentre depuis des années trafics d’or, de diamants, de bois, de carburant, de stupéfiants et contrebande. Le renforcement sécuritaire engagé depuis 2022 a fait reculer le racket et la criminalité visible. Mais les réseaux ne disparaissent pas : ils s’adaptent et déplacent leurs activités. C’est toute la singularité du crime organisé en Afrique centrale : lorsqu’un verrou se ferme, le trafic cherche un autre passage.
Imbrication
Le phénomène est encore plus visible dans les zones de conflit. En RCA, l’Observatoire estime que les cinq dernières années ont vu se rapprocher responsables politiques et militaires, acteurs criminels cooptés et réseaux transnationaux autour de marchés illicites. Or, dans un pays où l’autorité de l’État reste inégalement répartie, contrôler une ressource, or, diamants, bois ou carburant, revient aussi à contrôler une partie du pouvoir. Dans l’Est de la RDC, la logique est comparable : les économies illicites alimentent les groupes armés et entretiennent les conditions économiques de la violence. Le crime n’est donc pas un phénomène périphérique au conflit. Il devient une infrastructure de guerre.
Mutation
Au Cameroun, le tableau est encore plus complexe. L’Observatoire identifie simultanément le terrorisme de Boko Haram dans l’Extrême-Nord, le conflit séparatiste dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, les incursions de groupes armés centrafricains à l’Est et le banditisme rural et transfrontalier. Ces menaces se superposent et ouvrent des espaces à des réseaux capables de circuler entre plusieurs économies criminelles. Pour Oluwole Ojewale, chercheur senior de l’Observatoire, l’enjeu est précisément d’analyser la manière dont criminalité transnationale, conflits et fragilité de l’État se renforcent mutuellement. Le risque, pour les États, est de traiter séparément des phénomènes qui, sur le terrain, fonctionnent ensemble.
Riposte
C’est là que se trouve le véritable défi sécuritaire de l’Afrique centrale. Une opération de police à Garoua-Boulaï ne suffira pas si les commanditaires, les financiers et les marchés se trouvent ailleurs. Une saisie d’or ou de carburant ne suffit pas davantage si les circuits financiers restent intacts. La réponse doit donc suivre les réseaux plutôt que les frontières : renseignement partagé entre Yaoundé, Bangui, N’Djamena et Kinshasa, enquêtes financières conjointes, contrôle des corridors commerciaux et coopération judiciaire. L’Observatoire cartographie précisément ces flux, acteurs et marchés criminels pour comprendre leur rôle dans la violence armée. L’Afrique centrale n’est pas face à une addition de trafics nationaux. Elle affronte un système criminel régional, capable de transformer ses frontières en ressources, ses conflits en opportunités et ses fragilités en profits.
B. O.



