
En plus d’être ingénieur financier, l’homme revendique également la casquette d’opérateur économique au Cameroun. Il décrypte une réalité sous régionale.

Les banques de la CEMAC détiennent désormais plus de 12 218 milliards FCFA de créances sur les États. Ce montant vous paraît-il préoccupant ?
Il faut d’abord éviter de regarder ce chiffre comme une dette bancaire ordinaire. Il traduit aussi la montée en puissance du financement domestique des États. Lorsque les gouvernements sollicitent davantage les banques et le marché régional des titres publics, cela signifie qu’ils trouvent localement une partie des ressources dont ils ont besoin pour financer leurs déficits, leurs investissements ou leurs échéances.
Le sujet devient préoccupant lorsque cette dynamique s’installe dans la durée sans amélioration correspondante des recettes publiques, de la qualité de la dépense et de la capacité de remboursement.
Il faut donc regarder non seulement le volume de la dette, mais aussi sa trajectoire. Une économie peut supporter un certain niveau d’endettement public si les ressources mobilisées financent des infrastructures, de l’énergie, des transports ou des investissements capables d’améliorer la croissance future. En revanche, si l’endettement sert principalement à refinancer des déficits récurrents, la situation devient beaucoup plus fragile.
On constate pourtant que les créances sur les États progressent plus vite que les crédits accordés aux entreprises et aux ménages. N’y a-t-il pas un problème d’allocation du crédit ?
C’est précisément le point qui mérite une attention particulière. Les banques arbitrent entre plusieurs emplois possibles de leurs ressources. Or le financement de l’État présente souvent des caractéristiques qui le rendent attractif : risque perçu comme plus faible, instruments standardisés, rémunération connue et possibilité de refinancement.
Face à cela, une PME industrielle, agricole ou de services présente davantage de risques. Elle doit produire des garanties, démontrer sa capacité de remboursement, disposer d’états financiers fiables et supporter une analyse de crédit plus longue.
Le banquier ne fait donc pas nécessairement un choix idéologique en faveur de l’État. Il fait un choix économique. Si le financement public lui offre un meilleur rapport entre risque, rendement et liquidité, il est logique qu’il y consacre une partie importante de son bilan.
Peut-on alors parler d’éviction du secteur privé ?
Il faut être précis. Les chiffres ne permettent pas, à eux seuls, d’affirmer qu’il existe une éviction généralisée du secteur privé. Ils montrent en revanche une concurrence croissante pour l’accès aux ressources financières.
L’éviction devient véritablement problématique lorsque l’augmentation de l’exposition des banques aux États réduit leur capacité ou leur volonté de financer les entreprises. C’est là que le sujet devient macroéconomique.
Une économie ne peut pas durablement compter uniquement sur la commande publique et l’investissement public. Les entreprises doivent également pouvoir investir, recruter, exporter et monter en gamme.
Si une banque préfère acheter un titre public plutôt que financer une entreprise productive, ce n’est pas forcément mauvais pour la banque. Mais cela peut devenir un problème pour la transformation structurelle de l’économie.
Pourquoi le crédit aux entreprises reste-t-il alors relativement contraint dans la CEMAC ?
Parce que le problème ne réside pas uniquement dans la quantité de liquidités disponibles. Il réside aussi dans le risque.
Dans beaucoup de pays de la sous-région, le tissu productif est composé d’un nombre important de petites et moyennes entreprises. Certaines ont une comptabilité insuffisamment structurée, peu de garanties et une visibilité limitée sur leurs marchés.
À cela s’ajoutent les difficultés liées au foncier, aux procédures judiciaires, aux délais de paiement et à l’exécution des contrats. Tout cela augmente le coût du risque bancaire.
La solution ne consiste donc pas simplement à demander aux banques de prêter davantage. Il faut rendre le crédit privé plus bancable.
Un autre chiffre interpelle : plus de la moitié des crédits sont à court terme, alors que le long terme reste marginal. Que révèle cette situation ?
Elle révèle une faiblesse structurelle du financement de l’investissement. Une banque qui accorde principalement des crédits à court terme peut accompagner le fonctionnement courant d’une entreprise : trésorerie, stocks, importations, besoins saisonniers. Mais elle finance difficilement une centrale solaire, une unité agro-industrielle, une infrastructure logistique ou une usine dont la rentabilité s’étale sur dix ou quinze ans.
Le financement long terme nécessite des ressources longues. Or les banques ne peuvent pas transformer indéfiniment des dépôts à court terme en crédits à très longue maturité sans accroître leur risque de transformation. C’est pourquoi le développement du marché financier régional est essentiel.
Le marché des titres publics peut-il justement jouer ce rôle ?
Oui, mais il faut aller plus loin. Le marché des titres publics constitue une étape importante dans la construction d’un marché financier régional. Il permet aux États de mobiliser des ressources domestiques et aux investisseurs de disposer d’instruments financiers.
Mais il ne faudrait pas que ce marché devienne l’unique profondeur du système financier. À terme, il faut développer davantage les obligations d’entreprises, le financement de projets, le capital-investissement, les fonds spécialisés et les mécanismes de garantie. Le système financier doit offrir plusieurs canaux de financement à l’économie.
La progression de l’exposition bancaire aux États crée-t-elle également un risque pour les banques ?
Absolument. Il existe une forme de dépendance réciproque.
L’État a besoin des banques pour financer ses besoins. Les banques trouvent dans les titres publics des actifs relativement attractifs. Mais plus cette relation devient importante, plus les deux acteurs deviennent interdépendants.
Si les finances publiques se détériorent fortement, les banques peuvent être affectées. À l’inverse, si le secteur bancaire rencontre une difficulté majeure, l’État peut être appelé à intervenir. C’est ce que l’on cherche précisément à éviter dans une architecture financière saine : qu’un choc sur les finances publiques se transforme en choc bancaire, puis en choc économique.
Est-ce le principal risque pour la CEMAC ?
Ce n’est pas nécessairement le risque immédiat, mais c’est un risque qu’il faut surveiller. La question centrale est celle de la soutenabilité. Il faut regarder la capacité des États à mobiliser des recettes, à maîtriser leurs dépenses et à refinancer leurs échéances dans de bonnes conditions.
Il faut également suivre la concentration des portefeuilles bancaires. Une banque qui détient beaucoup de titres publics peut être solide tant que les conditions financières restent favorables. Mais elle doit pouvoir absorber un choc éventuel. La diversification reste donc un principe fondamental.
Que faudrait-il faire pour que le crédit bancaire bénéficie davantage à l’économie productive ?
Il faut agir sur plusieurs leviers simultanément. Le premier est l’amélioration de l’environnement des affaires. Le deuxième concerne les garanties. Beaucoup d’entreprises disposent d’un projet viable mais ne peuvent pas satisfaire les exigences classiques de sûreté. Le développement de mécanismes de garantie partagée peut permettre de réduire ce handicap.
Il faut aussi renforcer l’information financière sur les entreprises. Plus une banque connaît son client, moins elle perçoit le risque comme élevé.
Enfin, il faut développer des instruments adaptés aux différents cycles de l’entreprise : crédit de trésorerie, crédit d’investissement, affacturage, crédit-bail, financement de chaîne de valeur ou encore capital-investissement.
Les États doivent-ils donc emprunter moins ?
La question n’est pas aussi simple. Un État doit pouvoir emprunter pour financer des infrastructures et accompagner le développement. Le problème commence lorsque l’emprunt devient une solution permanente à des déséquilibres budgétaires structurels.
La priorité devrait être de mieux distinguer la dette qui finance la croissance de celle qui finance simplement le fonctionnement courant. Un emprunt destiné à construire une infrastructure productive n’a pas le même effet économique qu’un emprunt destiné à couvrir durablement une dépense récurrente.
Comment rééquilibrer la relation entre financement public et financement privé?
Il faut d’abord renforcer les finances publiques. Plus les États disposent de recettes domestiques solides, moins ils dépendent mécaniquement de l’endettement.
Ensuite, il faut améliorer la qualité des projets publics. Lorsque la dépense publique devient plus efficace, elle exerce un effet d’entraînement sur le secteur privé.
Enfin, il faut approfondir le marché financier régional afin que les entreprises disposent d’alternatives au crédit bancaire.
La CEMAC ne doit pas choisir entre financement public et financement privé. Elle doit construire un système dans lequel les deux se complètent.
Quel serait, selon vous, le scénario idéal à moyen terme ?
Il faudrait que les banques restent capables de financer les États sans que ceux-ci absorbent une part excessive de leurs ressources. Il faudrait surtout que le secteur privé devienne suffisamment robuste pour représenter une clientèle de qualité pour les établissements financiers.
Le véritable indicateur de maturité financière d’une économie n’est pas seulement le montant des crédits distribués. C’est aussi leur destination, leur durée et leur capacité à créer de la valeur.
Si le crédit finance principalement la consommation, la trésorerie publique ou le refinancement de dettes existantes, son impact sur la transformation économique reste limité.
À l’inverse, lorsqu’il finance une usine, une exploitation agricole moderne, une infrastructure numérique ou une chaîne logistique, il contribue à élargir la base productive.
La CEMAC dispose-t-elle des moyens financiers nécessaires pour changer de modèle ?
Les ressources existent. Le véritable enjeu est leur allocation. La sous-région dispose de banques, d’un marché régional des titres publics, d’une bourse, d’investisseurs institutionnels et d’une épargne qui peut être davantage mobilisée. Ce qui manque encore, c’est une meilleure articulation de ces instruments.
Il faut passer progressivement d’un système dominé par le financement bancaire et public à un écosystème financier plus diversifié.
Cela suppose également une plus grande confiance des investisseurs. Or la confiance se construit avec la transparence, la stabilité réglementaire, la qualité de l’information et la prévisibilité des politiques publiques.
En définitive, faut-il s’inquiéter des 12 218 milliards de FCFA de créances sur les États ?
Il faut surtout les regarder comme un signal. Ce montant ne signifie pas que le système bancaire est en danger. Il indique que les États occupent une place considérable dans l’allocation de l’épargne financière régionale.
Le véritable sujet est de savoir si cette situation est compatible avec les besoins de financement de la transformation économique de la CEMAC. La région doit financer ses États, mais elle doit aussi financer ses entrepreneurs. Elle doit construire des routes, mais aussi financer les entreprises qui vont les utiliser. Elle doit soutenir les budgets publics, mais également permettre au secteur privé de créer les emplois et les exportations de demain. Le défi n’est donc pas de choisir entre l’État et l’entreprise. C’est d’éviter que l’un ne prenne toute la place financière de l’autre.



