Capharnaüm méthodique ou cour du Roi Pétaud
La scène aurait pu relever d’un sketch bien rodé si elle ne révélait pas, en creux, une réalité autrement plus sérieuse.

La semaine dernière, Célestine Ketcha Courtès s’est retrouvée, aux côtés de quelques ouvriers, à « piloter » des travaux routiers sur l’axe Feux Madagascar–Cité Verte, à Yaoundé. Résultat : une avalanche de vues, de commentaires, de moqueries aussi. Le Cameroun numérique, jamais avare en ironie, s’est offert un moment de franche rigolade. Mais derrière les éclats de rire, une question persiste, sérieuse comme un nid-de-poule en saison des pluies : qui pilote réellement l’action publique ?
La question mérite d’être posée sans détour : assiste-t-on à un simple cafouillage ponctuel ou à une forme de désordre organisé ? Entre interventions tous azimuts, chevauchements de responsabilités et communication à contretemps, certains y voient les signes d’un véritable Capharnaüm méthodique. Car enfin, que voyons-nous ? Une ministre en première ligne sur un chantier, là où d’autres niveaux de responsabilité sont censés intervenir. Une scène qui brouille les repères institutionnels et alimente un malaise déjà bien connu : celui des conflits de compétences. Ici, chacun semble pouvoir intervenir partout, à tout moment, comme si la gestion publique était devenue une sorte de terrain vague administratif où le premier arrivé plante son drapeau.
On pourrait en rire et, à vrai dire, on en rit déjà beaucoup. Mais ce rire a quelque chose de nerveux. Il masque mal une forme de lassitude face à une gouvernance qui donne parfois l’impression d’un Capharnaüm savamment entretenu. Les rôles se superposent, les responsabilités se diluent, et au final, plus personne ne sait vraiment à qui demander des comptes. Une route mal faite ? Ce n’est jamais tout à fait la faute de celui qu’on croit. Un chantier en retard ? Il dépendait visiblement de quelqu’un d’autre. Pratique. Redoutablement pratique.
D’aucuns parleront d’une cour du roi Pétaud. L’image est cruelle, mais elle colle parfois à la réalité. Une cour où tout le monde s’agite, où les décisions se prennent à plusieurs mains (ou à a u c u n e ) e t o ù l ’ e f f i c a c i t é d e v i e n t u n e v a r i a b l e
d’ajustement. Pendant ce temps, les citoyens observent, commentent, filment, partagent. Et s’habituent, lentement, à l’idée que l’exception est devenue la règle.
Le plus inquiétant, au fond, n’est pas l’épisode en lui-même. C’est sa banalité. Il s’inscrit dans une longue série de situations similaires, comme si le système s’était accommodé de ce flou permanent. Or, une gouvernance qui fonctionne ne repose pas sur l’improvisation permanente, encore moins sur des coups d’éclat médiatiques. Elle exige de la clarté, de la rigueur et une chaîne de responsabilités lisible.
Alors oui, la scène a fait rire. Elle continuera sans doute d’alimenter les conversations encore quelques jours. Mais une fois les vidéos oubliées, les routes, elles, resteront. Avec leurs bosses, leurs retards, et parfois leurs mystères administratifs. Et pendant que chacun semble vouloir tenir le volant, une évidence s’impose : à force d’être trop nombreux à conduire, on finit souvent… dans le décor. Alors, au-delà du tumulte, il devient urgent d’instaurer des lignes claires, de fixer des responsabilités nettes et d’exiger des résultats mesurables, afin que chaque acteur reste dans sa voie, que les priorités avancent sans dérapage, et que l’intérêt général ne soit plus coincé dans un carrefour sans signalisation ni arbitre crédible.
Jean-René Meva’a Amougou



