L’Afrique n’attend plus Paris
L’Afrique, ce continent que l’on a trop souvent regardé de haut, de loin, ou pire, à travers le seul prisme des crises, revient brusquement au centre des conversations feutrées des salons parisiens.

La semaine dernière, à l’Automobile club de France, haut lieu des élégances anciennes et des certitudes bien repassées, les acteurs du Conseil français des investisseurs en Afrique ont livré un message qui sonne à la fois comme un aveu et comme un réveil : l’Afrique n’est plus une périphérie commode, elle est redevenue un centre de gravité stratégique.
Il fallait peut-être le choc des chiffres pour réveiller les consciences engourdies. Cinq mille implantations françaises sur le continent. Cent milliards d’euros de chiffre d’affaires. Davantage que les échanges commerciaux entre la France et les États-Unis. Le constat a quelque chose de presque cruel : pendant que certains continuaient à réciter le vieux catéchisme du « risque africain », les entreprises, elles, faisaient déjà leurs comptes, et visiblement avec profit. Comme quoi, les marchés ont parfois plus de lucidité que les discours diplomatiques.
L’ironie, au fond, est mordante. La France semble redécouvrir une Afrique qu’elle n’a jamais vraiment quittée, mais qu’elle a trop longtemps crue acquise. Or le temps des prés carrés est révolu. Le continent n’attend plus qu’on vienne lui expliquer son avenir ; il choisit désormais ses partenaires, arbitre ses alliances et impose ses conditions. Pendant que Paris hésitait, Pékin construisait, Ankara avançait, Moscou s’installait. Le Sahel, fracturé par l’insécurité et les ruptures politiques, a servi de révélateur brutal à cette perte d’influence.
Et pourtant, dans cette recomposition parfois humiliante pour les anciennes puissances, une fenêtre s’ouvre. Non plus celle d’une domination nostalgique, mais celle d’une relation fondée sur l’intérêt mutuel. C’est là que le discours du CIAN prend tout son sens. Derrière les mots policés coopération, partenariat, responsabilité sociétale – se joue une bataille autrement plus sérieuse : celle de la pertinence française dans un monde où la mémoire ne suffit plus à garantir la présence.
Le « frémissement » évoqué par Étienne Giros n’est pas qu’un signal économique ; c’est un test politique. Il dit que l’Afrique reste un espace de croissance, de ressources, d’innovation et de jeunesse, au moment même où d’autres régions s’essoufflent. Urbanisation galopante, transition énergétique, minerais stratégiques, essor démographique : tout concourt à faire du continent un pivot du XXIe siècle. Feindre de le découvrir aujourd’hui relève presque de la comédie. Mais c’est une comédie aux conséquences très réelles.
La gravité du moment tient précisément à cela : l’Afrique n’est plus un simple marché, elle est un théâtre géopolitique majeur. Qui contrôle les chaînes d’approvisionnement, les infrastructures énergétiques, les corridors logistiques et les marchés urbains de demain pèsera sur l’économie mondiale. La France le sait, et c’est sans doute ce qui donne à ce regain d’intérêt des allures d’urgence stratégique.
Reste une question, plus dérangeante : la France vient-elle investir en Afrique pour construire avec elle, ou pour réparer sa propre marginalisation ? Entre l’élan sincère et le réflexe de rattrapage, la frontière est ténue. L’Afrique jugera sur les actes, sur la qualité des partenariats et sur la création de valeur locale. Le temps des symboles touche à sa fin. L’heure est à la crédibilité.
Jean-René Meva’a Amougou



