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Le cri après le silence

Il y a des silences qui ne sont plus de la pudeur. Ils deviennent complicité. Il y a des portes derrière lesquelles ne se cachent plus seulement des disputes conjugales, mais des cris, des coups, des blessures et parfois, au bout du chemin, un cercueil. Et il y a ces images qui surgissent sur les réseaux sociaux, brutales, insoutenables, comme si notre époque avait décidé de faire défiler l’horreur sur les écrans entre deux vidéos anodines.

Plus que jamais, il faut regarder la réalité en face : les violences faites aux femmes ne sont ni des faits divers ordinaires, ni des querelles privées, ni de simples « problèmes de couple ». Lorsqu’une femme est battue, humiliée, menacée, violée ou tuée, c’est toute la société qui reçoit le coup.

Le féminicide est l’ultime expression d’une violence qui, bien souvent, a commencé longtemps avant le dernier souffle. Une insulte. Une gifle. Une menace. Un téléphone cassé. Une surveillance permanente. Une liberté confisquée. Une jalousie transformée en prison. Puis le silence. Toujours le silence. Et lorsque la victime finit par tomber, certains découvrent soudain qu’ils avaient vu, qu’ils avaient entendu, qu’ils avaient soupçonné. Mais qu’ont-ils fait ?

Nous devons avoir le courage de poser cette question, aussi dérangeante soit-elle. Car le drame ne réside pas seulement dans la violence de celui qui frappe. Il réside aussi dans les petites tolérances qui l’entourent, dans les conseils qui demandent à la victime de « supporter encore un peu », dans les familles qui préfèrent sauver les apparences plutôt qu’une vie, dans les voisins qui ferment leurs fenêtres quand les cris traversent les murs, dans les témoins qui choisissent de ne pas voir. Une société qui apprend aux filles à avoir peur des hommes a déjà perdu une bataille essentielle.

À la petite fille, on apprend parfois très tôt à ne pas sortir seule, à ne pas faire confiance, à surveiller sa tenue, ses fréquentations, ses déplacements. On lui apprend à éviter le danger. Mais combien apprend-on aux garçons à ne pas devenir le danger ? C’est là que doit commencer le changement. Il faut éduquer nos garçons à la maîtrise de soi, au respect du consentement, à la dignité de l’autre. Leur apprendre qu’aimer n’est pas posséder, que protéger n’est pas contrôler, que la jalousie n’est pas une preuve d’amour et que la virilité ne se mesure ni à la force du poing ni à la capacité d’imposer sa volonté. Un homme véritable ne transforme pas une femme en prisonnière. Il ne fait pas de la peur un langage amoureux. Il ne confond pas autorité et brutalité. Il ne lève pas la main sur celle qu’il prétend aimer. Il est temps que l’homme cesse d’être un loup pour la femme. Et plus encore, qu’il cesse d’être un prédateur pour la petite fille. Car derrière chaque statistique, il y a un visage. Derrière chaque chiffre, une histoire interrompue. Une mère qui ne rentrera plus. Une sœur dont le téléphone ne sonnera plus. Une fille qui grandira avec une chaise vide à table. Des enfants qui apprendront trop tôt que certaines absences ne sont pas des voyages, mais des tragédies.

Il faut donc sortir de la simple indignation numérique. Les hashtags ne ressuscitent personne. Les publications émues ne remplacent ni la prévention, ni la justice, ni la protection. Une société ne se mesure pas à la force avec laquelle elle pleure ses victimes, mais à la détermination avec laquelle elle empêche qu’il y en ait de nouvelles.
Les institutions doivent agir. Les familles doivent parler. L’école doit éduquer. Les médias doivent alerter sans transformer la souffrance en spectacle. Les témoins doivent rompre le silence. Et les victimes doivent savoir qu’elles ne sont jamais coupables des violences qu’elles subissent.

Il faut également rappeler une vérité simple, presque banale, mais que la barbarie nous oblige à répéter : une femme n’appartient à personne. Elle appartient à elle-même. Son corps lui appartient. Sa parole lui appartient. Sa liberté lui appartient. Sa vie lui appartient. Et aucune colère, aucune trahison amoureuse, aucun conflit conjugal, aucune frustration ne donne à quiconque le droit de la détruire. Nous devons refuser cette culture de la violence avant qu’elle ne transforme nos maisons en champs de bataille et nos cimetières en archives du patriarcat meurtrier.

Que nos filles puissent marcher sans apprendre à regarder derrière elles. Qu’elles puissent aimer sans craindre de mourir. Qu’elles puissent dire non sans avoir peur de représailles. Qu’elles puissent quitter une relation sans signer, parfois, leur arrêt de mort. Le combat contre les violences faites aux femmes n’est pas seulement un combat de femmes. C’est un combat d’hommes aussi. Celui des hommes qui refusent la brutalité comme héritage, la domination comme modèle et le silence comme refuge.

Il faut désormais choisir notre camp. Du côté de la peur ou du côté de la vie. Du côté du silence ou du côté de la parole. Du côté de la violence ou du côté de la dignité. Stop aux violences contre les femmes. Stop aux violences faites aux jeunes filles. Et surtout, que cette fois, notre indignation ne s’éteigne pas avec la prochaine actualité. Car derrière chaque femme sauvée, il y a une vie rendue à elle-même. Et derrière chaque fille protégée, il y a peut-être un avenir que nous aurons enfin réussi à sauver.

Jean-René Meva’a Amougou

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