Le Père Meinrad Hebga :le jésuite qui m’ouvrit un chemin
J’étais en vacances à San Francisco lorsque j’appris la mort du Père Meinrad Hebga. La nouvelle me bouleversa profondément. Je venais de perdre ce que j’appelais intérieurement mon second père.

Pour moi, en effet, le Père Hebga n’était pas seulement un intellectuel ou un prêtre remarquable. Il était celui qui m’avait fait découvrir la Compagnie de Jésus et qui, d’une certaine manière, avait orienté le cours de ma vie. L’histoire remonte à 1980. J’étais alors élève en classe de seconde au Moyen Séminaire Joseph Mukasa, à Yopougon-Kouté, en Côte d’Ivoire. À cette époque, j’étais en proie à un doute profond concernant ma vocation. Je me sentais de moins en moins attiré par le type de prêtre que je voyais autour de moi. Quelque chose en moi cherchait autre chose, une autre manière de vivre le sacerdoce, une autre manière de servir l’Église et les hommes.
C’est alors que je tombai, presque par hasard, sur une longue interview accordée par le Père Hebga au magazine « Ivoire Dimanche », que notre séminaire achetait régulièrement. L’entretien avait été réalisé par deux journalistes, dont Diégou Bailly. Le jésuite camerounais y parlait de son ministère de guérison, mais aussi de son enseignement à l’Institut catholique de l’Afrique de l’Ouest (ICAO) où il intervenait comme professeur visiteur. L’article mentionnait également qu’il était jésuite et qu’il enseignait aux États-Unis.
Après avoir lu cette interview d’une richesse exceptionnelle, je me dis intérieurement: voilà peut-être ce qu’il me faut. Pour la première fois, je découvrais un prêtre africain qui conjuguait intelligence, liberté de pensée et engagement pastoral auprès des personnes souffrantes.
Quelque temps plus tard, notre père spirituel, le père Eugenio Basso, membre de la Société des Missions Africaines, l’invita à venir prêcher une récollection au séminaire. Basso avait lui-même suivi les cours du Père Hebga à l’ICAO. Le message du père Hebga pendant cette récollection fut si convaincant que mes hésitations s’envolèrent.
«À la fin de notre noviciat, avant les premiers vœux, nous devions faire une retraite de huit jours. Elle eut lieu au centre spirituel de Bonamoussadi, à Douala. Le Père Hebga y habitait et c’est lui qui prêcha la retraite. Avec des anecdotes savoureuses et un humour irrésistible, il réussit à nous convaincre que les vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance avaient encore du sens dans le monde contemporain.»
Lorsque mes camarades se rendaient au réfectoire à la fin de la rencontre, je choisis de rester pour discuter avec lui. Je lui demandai si les jésuites étaient présents en Côte d’Ivoire. Il me répondit que oui et me donna leur adresse.
À la fin de l’année scolaire 1979-1980, je me rendis donc à l’INADES, à Cocody. Là, on m’expliqua que si je voulais entrer chez les jésuites, je devais d’abord obtenir mon baccalauréat. Ce conseil, simple mais clair, me fixa un cap.
Plus tard, au noviciat de Nkoabang, près de Yaoundé, nous avions beaucoup de temps pour prier mais aussi pour lire. C’est là que je découvris plusieurs ouvrages du Père Hebga. Le premier fut « Émancipation d’Églises sous tutelle ». Un aîné avec qui j’aimais discuter me raconta que ce livre avait suscité des difficultés à son auteur. On lui aurait demandé de se rétracter s’il voulait continuer à enseigner à l’Université pontificale grégorienne. Mais le Père Hebga avait refusé catégoriquement.
Je lus ensuite plusieurs autres ouvrages: « Sorcellerie, chimère dangereuse ? », « Sorcellerie et prière de délivrance: réflexion sur une expérience », « Dépassements » et « Des prêtres noirs s’interrogent » (un ouvrage collectif auquel il avait contribué). Ces lectures me révélèrent un intellectuel d’une grande liberté, profondément enraciné dans la réalité africaine.
J’appris aussi qu’il avait été supérieur de la région jésuite d’Afrique occidentale — on ne parlait pas encore de province — et que, lors d’une congrégation générale de la Compagnie de Jésus, il avait présenté son rapport en latin, avec une maîtrise impressionnante.
Trois ans plus tard, je revis le Père Hebga. Je terminais alors ma licence de lettres modernes à l’université d’Abidjan. Il faisait escale dans la ville avant de se rendre à Conakry, où l’avait invité Henriette Conté, l’une des épouses du chef de l’État guinéen. Je lui proposai de partager un repas dans une famille ivoirienne que je connaissais, la famille Adou, à la Riviera Golf.
«À la communauté jésuite Saint François Xavier de Melen, à Yaoundé, il recevait sans cesse. Petits et grands venaient lui confier leurs difficultés et repartaient souvent après une prière et une imposition des mains. Le groupe Ephata, qu’il avait fondé, l’aidait dans ce ministère. Ce groupe existait en Europe. Dans les années 2005-2006, lorsqu’il se trouvait à Paris, il m’arriva de prier avec lui au sein de ce groupe»
À ma grande surprise, une foule nombreuse nous y attendait. C’est que le Père Hebga était déjà connu pour son ministère de prière pour les malades et pour les possédés. Il bénit l’eau que certaines femmes avaient apportée, imposa les mains à plusieurs personnes souffrantes. Puis, une dame nous demanda de passer chez elle sur le chemin du retour. Le père accepta.
Je regrettai un instant d’avoir accompagné le prêtre dans cette maison, car je ne savais pas comment cette affaire se terminerait. C’était la première fois que j’assistais à un exorcisme. Mais cette nuit-là, je compris à quel point la foi de Meinrad Hebga était solide. Je compris aussi pourquoi il attirait des foules partout où il passait.
«La scène, dont je fus alors témoin, me donna des frissons. Dans la maison, il faisait froid alors même que le climatiseur n’était pas allumé. Lorsque la dame ouvrit la bouche, j’entendis une voix masculine déclarer : « Je suis Lucifer. » Le Père Hebga répondit calmement : «Enchanté de faire votre connaissance, Lucifer. Je suis le Père Hebga et je suis venu délivrer cette fille de Dieu que vous avez prise en otage »
Mais ce qui me séduisait le plus chez le Père Hebga, c’était son franc-parler. C’était un homme qui disait ce qu’il pensait et qui refusait de se laisser piétiner. Après l’assassinat du jésuite Engelbert Mveng en avril 1995, une messe devait être célébrée. Mais le corps n’était pas présent: on racontait que le pouvoir l’avait confisqué. Le Père Hebga exigea que le corps soit restitué, faute de quoi il n’y aurait pas de messe.
Je l’ai également entendu affirmer à plusieurs reprises qu’on ne pouvait pas être à la fois chrétien et rosicrucien ou chrétien et franc-maçon. Sa parole était claire, sans ambiguïté.
J’étais en Californie lorsqu’il quitta ce monde, le 3 mars 2008. Ne pas pouvoir revoir son visage pour la dernière fois fut pour moi une grande douleur. Au Cameroun, il eut droit à des obsèques grandioses. Le peuple lui rendit l’hommage qu’il méritait, lui qui avait toujours été proche des gens simples, des malades, des pauvres et de tous ceux qui cherchaient un peu de lumière dans la nuit de leurs souffrances.
Jean-Claude Djéréké


