Mutilations génitales féminines au Cameroun : la pratique se fait mutiler
Aujourd’hui, dans quelques régions du pays, cette voix change de timbre. Elle devient plus consciente, plus humaine, plus protectrice.

Yaoundé, ce 6 février 2026. À l’entrée de la délégation régionale de la Promotion de la Femme et de la Famille, un graffiteur anonyme a écrit sur une pancarte : « Célébrons les filles, pas leurs cicatrices ! » Les participants à la cérémonie (de commémoration de la 19e édition de la Journée internationale Tolérance zéro à l’égard des mutilations génitales féminines) rient, réfléchissent et parfois hochent la tête. Dans ce simple mot se cache la promesse d’un futur où rites et respect des droits humains pourront enfin coexister. Et peut-être qu’un jour, la tradition sera fêtée avec des chants et des danses, et non avec des cicatrices et des larmes. « Longtemps, la tradition a parlé avec la voix du passé. Une voix forte, grave, parfois lourde de silence et d’interdits. Elle disait ce qui devait être fait, comment cela devait être fait, et pourquoi cela devait être fait.
On transmettait sans interroger. On répétait sans comprendre. Aujourd’hui, dans plusieurs régions du Cameroun, cette voix change de timbre. Elle devient plus consciente, plus humaine, plus protectrice. La tradition n’a pas disparu. Elle a simplement changé de langage. Dans de nombreuses communautés, l’abandon progressif des mutilations génitales féminines ne signifie pas la disparition des rites d’initiation. Au contraire. De nouveaux modèles émergent : rites symboliques, retraites éducatives, cérémonies de passage social, initiations communautaires sans violence physique », certifie Marianne Essombé Dicka.
Cette dame qui a parcouru le pays ces dernières années, propose un arrêt dans la région du Sud-Ouest. « Là-bas, explique-t-elle, certaines communautés ont transformé leurs anciens rites de passage féminins en cérémonies symboliques et éducatives. Les jeunes filles ne sont plus soumises à des épreuves physiques de mutilations génitales. Elles sont initiées par la parole, la transmission, le savoir. Chants traditionnels, danses rituelles, récits historiques, bénédictions des anciens, enseignements sur la place de la femme dans la société : le rite demeure, mais son sens a évolué. La jeune fille n’est plus un corps à transformer, elle devient une personne à construire ». « Aujourd’hui, on ne touche plus au corps, on touche à l’esprit », relève Grace Mbono, responsable communautaire à Limbe. « Avant, on disait qu’on faisait d’une fille une femme avec la douleur. Aujourd’hui, on comprend qu’on fait une femme avec la connaissance. C’est moins spectaculaire, mais beaucoup plus durable. Nos filles entrent dans l’âge adulte avec fierté, pas avec peur. La tradition reste, mais elle protège désormais ».
Même dynamique dans la partie septentrionale du pays. Là aussi, les communautés réinventent les rites. Les initiations prennent la forme de parcours éducatifs : apprentissage des valeurs sociales, de la médiation familiale, de la culture locale, de la responsabilité collective, du leadership féminin. L’entrée dans l’âge adulte devient un processus de structuration identitaire, non une épreuve corporelle. Partie de Goulfey pour Yaoundé, Aïssatou, 24 ans, témoigne : « On nous apprend à être des femmes fortes, pas des femmes silencieuses. On nous transmet la culture sans nous imposer la douleur. On se sent respectées ».
Les femmes âgées, souvent présentées comme gardiennes des anciennes pratiques, jouent désormais un rôle clé dans la transformation. Certaines deviennent médiatrices culturelles, passeuses de mémoire et d’évolution.
Mama Tifare, 68 ans, ancienne cheffe exciseuse, confie : « On nous a appris que c’était normal. Mais on n’a jamais dit que c’était juste. Aujourd’hui, on comprend que protéger la tradition, ce n’est pas protéger la souffrance ». Certaines reconnaissent avec lucidité : « On a transmis sans questionner. Aujourd’hui, nos filles questionnent. Et elles ont raison.»
Là où la peur régnait, la discussion s’installe. Là où le secret dominait, la parole circule. Et parfois, l’humour devient même un outil de dédramatisation : « Si la tradition devait survivre à tout, on serait encore à chasser à la lance », lance un enseignant local en riant.
Cette mutation ne se fait pas dans la rupture, mais dans la continuité. Les symboles restent. Les chants restent. Les rassemblements restent. Les bénédictions des anciens restent. Ce qui disparaît, c’est la violence. Ce qui s’efface, c’est la peur. Ce qui se transforme, c’est le sens.
Pour les experts, cette évolution est une preuve de vitalité culturelle. Le professeur Emile Tchouamo, anthropologue, analyse : « Une culture qui évolue ne se renie pas. Elle se renforce. La tradition est un système vivant. Lorsqu’elle devient capable de se réinventer sans perdre son âme, elle montre sa maturité. » Même lecture chez la sociologue du genre Esther Ndzié : « Le centre symbolique du rite a changé. Avant, c’était le corps. Aujourd’hui, c’est la personne. La dignité remplace la douleur comme valeur fondatrice ».
Dans de nombreux les villages de la partie septentrionale du Cameroun, cette transformation se vit au quotidien. Les mères respirent. Les pères rassurent. Les filles sourient. La tradition cesse d’être une peur pour devenir une fierté. Rencontré ce 6 février 2026 à Yaoundé, Moussa, père de famille, le dit simplement : « Une tradition qui fait souffrir nos filles ne peut pas être une bonne tradition. Une tradition qui les protège, oui ! ». Djenabou, 62 ans, ajoute : « La tradition reste, mais la douleur part. Et c’est mieux comme ça. Même nos cœurs sont plus tranquilles ». Ce qui se joue ici dépasse la simple question des rites. C’est une transformation de la vision de la femme dans la société. La jeune fille n’est plus perçue comme un être à modeler par la contrainte, mais comme une richesse à accompagner par la transmission. Elle n’est plus un support de tradition, mais un sujet de culture. La culture change donc de posture. Elle ne domine plus. Elle protège. Elle ne contraint plus. Elle accompagne. Elle ne marque plus.
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Dans ce Cameroun en mutation, la tradition devient un projet conscient, un choix collectif, une responsabilité sociale. Elle cesse d’être un héritage automatique pour devenir une construction collective. Et c’est peut-être là sa plus grande victoire : avoir compris que préserver la culture ne signifie pas préserver la souffrance, que transmettre l’identité ne signifie pas transmettre la douleur, que respecter les ancêtres ne signifie pas blesser les enfants.
Aujourd’hui, une tradition nouvelle est en train de naître. Une tradition qui parle de dignité, de respect, de transmission et d’avenir. La jeune fille n’est plus le lieu du sacrifice symbolique. Elle devient le centre du sens culturel. Et dans ce glissement silencieux mais puissant, c’est toute une société qui se réinvente, sans se renier, sans se perdre, sans s’effacer. Simplement en devenant plus humaine. « La tradition n’est pas une pierre, c’est une rivière », explique le professeur Ndam Moukouri, anthropologue à l’université de Yaoundé I. « Ce qui ne change pas meurt. Ce qui s’adapte survit. Les sociétés africaines ont toujours transformé leurs rites, même si on aime raconter l’inverse ». La sociologue culturelle Aline Bekolo explique :« Toute culture évolue. Ce qui est intéressant ici, c’est que la mutation vient de l’intérieur des communautés, pas seulement des ONG ou des lois. C’est une évolution endogène ». Même lecture pour le chercheur Abdoulaye Hamadou : « Quand une société transforme un rite violent en rite symbolique, elle ne perd pas son identité. Elle la renforce. Elle montre qu’elle est vivante ».
Rémy Biniou


