ONU : l’Afrique veut une chaise, pas un strapontin

Le 26 août 2026, Maria Fernanda Espinosa a lancé une petite phrase qui mérite une grande attention.

L’ancienne ministre équatorienne des Affaires étrangères et de la Défense, ancienne présidente de l’Assemblée générale des Nations unies et candidate au poste de secrétaire générale de l’ONU, a posé un constat qui dérange : « On ne réformera pas l’ONU en marginalisant l’Afrique. » La formule résume une anomalie qui dure depuis trop longtemps. Les Nations unies comptent 54 États africains. Les grandes puissances connaissent parfaitement leur poids électoral. Elles sollicitent leurs voix quand elles en ont besoin, courtisent leurs gouvernements avant les votes importants, et célèbrent ensuite le multilatéralisme lorsque le résultat leur convient. Mais elles oublient souvent les mêmes États lorsqu’il faut redessiner les règles du jeu international. L’Afrique devient alors le continent que tout le monde consulte et que presque personne n’écoute. Elle possède une voix dans l’assemblée. Elle réclame désormais une véritable influence dans la décision.
Le Conseil de sécurité symbolise cette contradiction. L’Afrique représente plus d’un milliard d’habitants. Elle occupe une place majeure dans la démographie mondiale, fournit des soldats aux opérations de maintien de la paix et subit directement les conséquences de nombreuses crises internationales. Pourtant, elle ne dispose d’aucun siège permanent au Conseil de sécurité. Cette situation ressemble de plus en plus à une vieille plaisanterie diplomatique. Les grandes puissances ont dessiné l’architecture du système international après la Seconde Guerre mondiale. Elles ont conservé leurs privilèges. Elles ont ensuite demandé aux autres pays de croire à l’universalité du système. Le problème ne concerne donc plus seulement la représentation africaine. Il concerne la crédibilité même de l’ONU. Une organisation mondiale ne peut pas prétendre représenter le XXIe siècle avec une architecture institutionnelle qui porte encore les empreintes du XXe. Le monde a changé. Les rapports de force ont changé. La démographie a changé. Mais les fauteuils les plus importants semblent bénéficier d’une étonnante longévité.
Maria Fernanda Espinosa rappelle aussi une évolution essentielle. Les États africains ne veulent plus choisir mécaniquement entre les grandes puissances. Ils dialoguent avec Washington. Ils coopèrent avec Pékin. Ils négocient avec Bruxelles. Ils développent des relations avec New Delhi, Ankara, Riyad ou Doha. Cette diversification ne traduit pas nécessairement une confusion diplomatique. Elle traduit souvent une recherche d’autonomie stratégique. Les gouvernements africains veulent défendre leurs intérêts. Ils veulent attirer les investissements. Ils veulent accéder aux technologies. Ils veulent développer leurs infrastructures. Ils veulent élargir leurs marchés. Ils veulent surtout éviter de remplacer une dépendance par une autre. Certains partenaires occidentaux regardent cette politique avec méfiance. Ils y voient parfois une proximité avec leurs rivaux. L’Afrique y voit surtout une liberté de manœuvre. Après tout, pourquoi faudrait-il demander à un continent de choisir entre plusieurs partenaires alors que les grandes puissances, elles-mêmes, multiplient les alliances à géométrie variable ? La diplomatie africaine devient plus pragmatique. Elle refuse progressivement les réflexes de la guerre froide.
Elle entend négocier avec tout le monde sans appartenir à personne.
La succession d’António Guterres donne donc à l’ONU une occasion rare de corriger cette vieille contradiction. Le prochain secrétaire général devra comprendre que l’Afrique ne constitue plus un simple réservoir de 54 voix. Le continent constitue un espace politique majeur. Il porte des revendications communes. Il possède aussi une diversité qu’aucune lecture simpliste ne peut effacer. La réforme du Conseil de sécurité devra tenir compte de cette réalité. La gouvernance mondiale devra également intégrer les nouvelles aspirations africaines. Maria Fernanda Espinosa a raison de rappeler cette urgence. L’ONU ne peut pas demander à l’Afrique de croire au multilatéralisme tout en lui refusant une place suffisante dans les lieux où ce multilatéralisme se décide. Le continent ne demande pas de renverser la table. Il demande simplement de s’asseoir autour. Et si possible, avec une chaise entière. Pas un strapontin diplomatique que l’on déplie uniquement lorsque vient l’heure du vote.
Jean-René Meva’a Amougou



