ONU : qui pour recoller le monde cassé ?
À New York, les murs de verre de l’ONU réfléchissent moins la lumière du printemps qu’ils ne renvoient les fractures d’un monde en miettes.

Derrière les sourires calibrés, les poignées de main millimétrées et les déclarations aux accents feutrés, la bataille pour la succession d’Antonio Guterres a déjà commencé. Comme souvent sous les plafonds diplomatiques, ce qui se joue dépasse largement les candidatures : c’est une certaine idée du multilatéralisme qui cherche son dernier souffle. Rafael Mariano Grossi avance avec l’allure d’un homme du moment. Le patron de l’AIEA a pour lui le tempo de l’époque : nucléaire, guerre, vertige stratégique. Entre Zaporijjia, où l’atome tremble au rythme des canons russes, et le dossier iranien, où chaque virgule peut valoir une crise, l’Argentin incarne la figure du négociateur aguerri. Polyglotte, omniprésent dans les médias, il sait parler aux chancelleries comme aux caméras. À l’heure où les puissances permanentes du Conseil de sécurité se comportent davantage en propriétaires querelleurs qu’en gardiens de la paix, son profil rassure. Ou inquiète, selon le camp. Face à lui, Rebeca Grynspan cultive une autre musique : moins martiale, plus diplomatique, presque soyeuse. Son parcours, du Costa Rica à la CNUCED, dessine une ligne de crête entre économie politique et médiation internationale. L’accord sur les céréales ukrainiennes, arraché entre Kiev et Moscou, dit assez son savoir-faire : obtenir un compromis là où les obus parlent plus fort que les diplomates. Son histoire personnelle, marquée par l’exil et la mémoire de la Shoah, donne aussi à sa candidature une densité humaine que les CV technocratiques peinent souvent à offrir. Puis, il y a Macky Sall.
Le seul Africain en lice, paradoxe cruel, sans véritable soutien africain. Voilà qui résume à lui seul l’état de la scène diplomatique : les candidatures ne vivent pas seulement de stature, elles survivent d’alliances. Or celles-ci lui font défaut. Contesté jusque dans son propre pays, fragilisé par le souvenir sanglant des crises politiques sénégalaises, l’ancien président semble arriver à New York lesté d’un passé plus lourd que son ambition. Mais au fond, la question n’est peut-être pas de savoir qui succédera à Guterres. La vraie interrogation est presque tragique : que reste-t-il à diriger ? Une ONU marginalisée en Ukraine, impuissante à Gaza, spectatrice au Soudan, contestée jusque dans sa légitimité par les grandes puissances qui l’ont façonnée. L’institution ressemble parfois à un vieux paquebot somptueux, toujours debout, mais dont la salle des machines ne répond plus. Le prochain secrétaire général n’héritera pas d’un poste, mais d’un champ de ruines diplomatiques.
Il lui faudra parler à Washington sans s’y soumettre, regarder Moscou et Pékin sans détourner les yeux, rappeler au monde que le droit international n’est pas un accessoire de conférence de presse. Mission quasi impossible, donc parfaitement onusienne. On serait tenté d’y voir la chronique d’une maison commune qui fuit de partout pendant que ses copropriétaires débattent de la couleur des rideaux. Pourtant, au milieu du cynisme ambiant, demeure une évidence têtue : malgré ses échecs, l’ONU reste le seul théâtre où le monde continue, tant bien que mal, à se parler plutôt qu’à se tirer dessus. C’est peu. C’est immense. Et c’est peut-être, pour le XXIe siècle, sa dernière raison d’être. Reste à savoir si le futur locataire saura sauver la scène avant l’extinction…
Jean-René Meva’a Amougou



