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Sylvain Ndoki : « Zamboye n’est pas un accident isolé : c’est le symptôme d’une gouvernance minière à bout de souffle »

Après l’effondrement meurtrier d’une mine d’or artisanale à Zamboye, dans l’ouest de la République Centrafricaine, le débat dépasse désormais les frontières du pays. Sécurité des travailleurs, exploitation artisanale, trafic transfrontalier, faiblesse des contrôles et rôle des groupes armés. Sylvain Ndoki, consultant en gouvernance minière auprès de plusieurs multinationales, construit une analyse autour des ressorts d’une catastrophe devenue sous régionale.

Zamboye est-il avant tout un accident minier ?

Non. C’est précisément le piège dans lequel il ne faut pas tomber. Parler seulement d’« accident » permet de refermer rapidement le dossier : une pluie abondante, un sol fragilisé, des galeries qui cèdent et, malheureusement, des morts. Mais cette explication est trop courte.

Un accident minier peut être imprévisible. Une catastrophe dans une exploitation artisanale où les galeries sont creusées sans études géotechniques sérieuses, où les équipements de protection sont insuffisants et où les moyens de secours sont dérisoires relève aussi d’un problème de gouvernance.
À Zamboye, la question n’est donc pas seulement : pourquoi la galerie s’est-elle effondrée ? Elle est aussi : pourquoi autant de personnes travaillaient-elles dans des conditions aussi dangereuses ?

Le bilan lui-même est controversé. Que faut-il en retenir ?

C’est une autre dimension troublante du drame. Le gouvernement centrafricain a confirmé un bilan de 49 morts, dont 34 Centrafricains, 13 Camerounais et deux Tchadiens. Mais des responsables locaux, des témoins et des volontaires de la Croix-Rouge ont parlé de plus d’une centaine de morts. Les opérations de récupération se poursuivaient encore.
Il faut donc éviter de transformer un bilan provisoire en vérité définitive. Mais, quelle que soit la comptabilité finale, l’ampleur est considérable. Et cette incertitude dit quelque chose d’essentiel : l’État ne maîtrise pas complètement ce qui se passe dans certaines zones d’exploitation artisanale.

Pourquoi l’exploitation artisanale est-elle aussi dangereuse ?

Parce qu’elle répond d’abord à une logique économique de survie. Des jeunes gens arrivent sur les sites parce qu’ils ont besoin d’un revenu. Ils creusent là où ils pensent trouver de l’or. Plus le filon paraît prometteur, plus la pression est forte pour descendre profondément et rapidement. La sécurité devient alors une variable secondaire.

Dans une mine industrielle, vous avez normalement une étude préalable, une conception des ouvrages, des procédures d’évacuation, des responsables de sécurité, des équipements et des plans de secours. Dans l’exploitation artisanale informelle, beaucoup de ces garanties disparaissent. On demande au mineur de prendre des risques extraordinaires pour obtenir une rémunération extraordinairement faible.

Mais pourquoi les États tolèrent-ils cette situation ?

Parce que l’exploitation artisanale est devenue socialement difficile à interdire brutalement. Fermer une mine, c’est parfois priver immédiatement plusieurs centaines de personnes de leur principale source de revenus. Le politique hésite. L’administration hésite. Les communautés hésitent. Et pendant cette hésitation, les galeries continuent de s’enfoncer. Il faut donc sortir de l’alternative entre laisser-faire et interdiction. La solution est la formalisation : identifier les exploitants, délimiter les zones autorisées, imposer des normes minimales, former les travailleurs, contrôler les galeries et organiser des mécanismes de secours.

Zamboye se trouve près de la frontière camerounaise. Est-ce important ?

C’est fondamental. Le drame a déjà montré sa dimension transfrontalière avec la présence de victimes camerounaises et tchadiennes. L’orpaillage ne s’arrête pas à la frontière. Les travailleurs circulent. Les acheteurs circulent. Les minerais circulent. L’argent circule.

Mais les administrations restent organisées selon des frontières nationales. C’est l’une des grandes contradictions de l’Afrique centrale. Le minerai est régional, les réseaux commerciaux sont régionaux, les risques sont régionaux, mais la réponse demeure principalement nationale.

Faut-il donc une réponse CEMAC ?

Oui, et pas seulement une déclaration de solidarité après les catastrophes. Il faudrait un mécanisme régional de surveillance des zones minières transfrontalières. Les États pourraient partager leurs informations sur les sites artisanaux, les opérateurs, les circuits commerciaux et les mouvements de minerais.

Il faudrait également harmoniser certaines normes minimales de sécurité. Imaginez une situation où une mine située à quelques kilomètres d’une frontière est considérée comme un problème centrafricain alors que la majorité de ses travailleurs viennent du Cameroun. Cela n’a aucun sens opérationnel.

Justement, où en est le Code minier communautaire de la CEMAC et peut-il changer la donne ?

Il peut changer beaucoup de choses, à condition de ne pas rester un texte de plus dans la bibliothèque administrative de l’Afrique centrale. Le projet de Code minier communautaire est précisément conçu pour harmoniser les législations nationales, améliorer la transparence et la redevabilité, mieux encadrer l’exploitation artisanale et intégrer les exigences environnementales et socio-économiques. La Commission de la CEMAC a encore travaillé à sa finalisation en 2025 et, en avril 2026, les experts régionaux ont poursuivi le processus à Douala.

L’enjeu est considérable. Aujourd’hui, chaque État possède son propre dispositif juridique, alors que les minerais, les travailleurs, les capitaux et les circuits commerciaux traversent les frontières. Le futur Code doit justement permettre de réduire ces incohérences et d’améliorer la traçabilité des substances minières.

Mais attention : un code ne sécurise pas une galerie. Ce sont les administrations qui le font appliquer. Si vous adoptez des normes communes sans renforcer les inspections minières, les moyens techniques, les systèmes de traçabilité et les capacités de contrôle aux frontières, vous aurez simplement harmonisé le papier.

Le drame de Zamboye montre-t-il justement l’urgence de cette harmonisation ?

Absolument. Zamboye devrait être considéré comme un test grandeur nature pour la future politique minière communautaire. Le projet de Code prévoit déjà un encadrement de l’exploitation artisanale. C’est essentiel, car c’est précisément dans cet espace informel que se concentrent une partie des risques humains, environnementaux et économiques.

Il faudrait aller plus loin : créer des standards régionaux de sécurité pour les mines artisanales, établir un système commun d’information sur les sites à risque et organiser la coopération entre administrations minières, douanes et forces de contrôle.
La CEMAC a longtemps pensé l’intégration à travers les marchandises, les capitaux ou les infrastructures. Il est temps de la penser aussi à travers les risques. Une galerie qui s’effondre à quelques kilomètres d’une frontière ne devrait pas être seulement une affaire nationale. Zamboye rappelle finalement une vérité assez simple : si l’exploitation minière est régionale dans ses flux, sa gouvernance doit l’être aussi.

L’ONU avait-elle déjà identifié des problèmes autour de Zamboye ?

Oui. C’est ce qui rend le drame encore plus préoccupant. Des travaux du Groupe d’experts des Nations unies sur la République centrafricaine ont documenté, dans la zone de Zamboye, des activités minières illicites et l’implication d’acteurs armés dans l’économie des ressources. Cela montre que le problème ne se réduit pas à la sécurité des mineurs : il concerne également les circuits de financement, les trafics et la gouvernance territoriale.
Il faut toutefois être précis : ces rapports ne permettent pas d’affirmer que l’exploitation qui s’est effondrée le 18 août était directement contrôlée par un groupe armé. Il faut distinguer ce qui est documenté dans la zone de ce qui est établi concernant précisément le site du drame.

Pourquoi cette précision est-elle importante ?

Parce que la tentation est grande de tout mélanger : exploitation artisanale, groupes armés, contrebande, migration, corruption. Or, si l’on veut combattre efficacement le phénomène, il faut savoir qui fait quoi.
Le premier niveau est celui de la sécurité minière. Le deuxième concerne la formalisation. Le troisième porte sur la commercialisation et la traçabilité. Le quatrième concerne les éventuels acteurs armés ou criminels. Ces problèmes peuvent se croiser, mais ils ne sont pas identiques.

Le véritable problème est-il donc la traçabilité de l’or ?

En grande partie. Un minerai qui sort d’un site clandestin peut ensuite être mélangé avec du minerai légal. Une fois le mélange effectué, il devient extrêmement difficile d’en retrouver l’origine.
C’est pourquoi la traçabilité est essentielle. Elle permet de répondre à une question simple : d’où vient cet or ? Si l’État ne peut pas répondre, il perd à la fois des recettes fiscales et une partie de sa souveraineté économique.

Que perd concrètement un État lorsque l’or échappe au circuit officiel ?

Il perd de l’impôt, des statistiques fiables, du contrôle territorial et de la capacité à planifier son économie. Mais il y a plus grave. Lorsque l’or informel représente une part importante de la production réelle, les statistiques officielles donnent une image fausse de la richesse nationale. Le pays croit connaître sa production. Il ne la connaît pas. Il croit contrôler les exportations. Il ne les contrôle pas complètement. Il croit percevoir les recettes correspondantes. Une partie lui échappe. Et pendant ce temps, les populations qui extraient cette richesse restent pauvres.

C’est donc un paradoxe : pays riches en minerais, populations pauvres ?

Exactement. L’Afrique centrale dispose d’un immense potentiel minier. Mais la richesse géologique ne produit pas automatiquement du développement. Pour qu’un minerai devienne une richesse collective, il faut une chaîne complète : extraction sûre, fiscalité efficace, transformation, transparence, infrastructures, emplois et redistribution. Sinon, le minerai enrichit principalement ceux qui contrôlent son commerce.

Le Cameroun est-il épargné par cette situation ?

Non. Il est même directement concerné par ce qui se passe à Zamboye. Le pays possède une importante activité aurifère artisanale. Mais l’écart entre les volumes officiellement exportés et ceux apparaissant dans certaines statistiques d’importation étrangères illustre les difficultés de traçabilité et de contrôle. Des chercheurs de l’Institute for Security Studies ont récemment souligné que la faiblesse de la gouvernance de l’or demeure un facteur de risques sécuritaires et économiques en Afrique centrale. Cela doit interpeller Yaoundé. La proximité de Zamboye rappelle qu’un problème minier centrafricain peut rapidement devenir un problème camerounais.

Et la RDC ?

La RDC constitue probablement le cas le plus spectaculaire. Elle possède des ressources minières exceptionnelles, notamment en cuivre et cobalt, mais aussi en or. Le secteur extractif représente une part considérable de ses recettes publiques et de ses exportations.

Pourtant, l’exploitation artisanale demeure un univers complexe, marqué par l’informalité, les conflits locaux et, dans certaines zones, l’intervention de groupes armés. La grande leçon congolaise est simple : avoir un Code minier moderne ne suffit pas. Il faut être capable de faire appliquer la loi dans les territoires où l’État est faible ou contesté.

Le problème est-il donc moins juridique qu’administratif ?

Très largement. L’Afrique centrale ne manque pas de textes. Elle manque parfois de moyens pour les appliquer. Vous pouvez imposer une norme de sécurité magnifique sur le papier. Si aucun ingénieur ne visite la mine, si aucun inspecteur ne contrôle les galeries et si aucun équipement de secours n’est disponible à proximité, cette norme reste théorique. La gouvernance minière commence donc par la présence de l’État.

Et que faire immédiatement après Zamboye ?

Premièrement, établir un bilan définitif et transparent des victimes. Deuxièmement, sécuriser le site et empêcher de nouvelles personnes d’y retourner. Troisièmement, réaliser un audit technique des exploitations artisanales à haut risque dans la région. Quatrièmement, identifier les responsables de l’exploitation du site et vérifier les autorisations dont ils disposaient. Cinquièmement, organiser un dispositif de secours adapté aux zones minières. Mais surtout, il faut éviter le scénario classique : fermeture temporaire, communiqué officiel, cérémonie funèbre, puis retour progressif à la normale.

Pourquoi ce scénario est-il dangereux ?

Parce que l’histoire récente montre que ces accidents se répètent. Les autorités centrafricaines elles-mêmes ont reconnu que Zamboye n’était pas le premier drame. Le ministre des Mines Rufin Benam-Beltoungou a rappelé qu’un accident similaire avait fait plusieurs dizaines de morts en juin à Be-Mbari, également près de la frontière camerounaise. Il a posé publiquement la question de ce qui avait été fait pour empêcher une répétition, avec une réponse particulièrement sévère : rien. Cela devrait être davantage commenté que le nombre de tonnes d’or extraites. Parce que c’est ça qui résume le problème.

Quelle serait alors la véritable leçon de Zamboye ?

Que la mine artisanale ne doit plus être considérée comme une petite affaire économique. C’est une question de sécurité humaine. C’est une question sociale. C’est une question fiscale. C’est une question environnementale. Et, dans les zones frontalières, c’est une question régionale. La catastrophe de Zamboye doit donc provoquer autre chose qu’une émotion de quelques jours. Elle doit conduire à une refonte de la gouvernance de l’exploitation artisanale.

Votre diagnostic final ?

Zamboye est un avertissement. La terre n’a pas seulement englouti des mineurs. Elle a révélé les failles d’un système : pauvreté, informalité, insuffisance des contrôles, faiblesse des secours et circulation transfrontalière des minerais. L’Afrique centrale ne peut plus prétendre découvrir ces problèmes après chaque catastrophe. La question n’est plus de savoir si une autre mine va s’effondrer. La question est de savoir si, cette fois, les États vont agir avant que la terre ne se referme à nouveau.
Car le véritable scandale de Zamboye n’est peut-être pas seulement que des hommes soient morts en cherchant de l’or. C’est qu’ils soient descendus sous terre dans des conditions où leur mort était devenue prévisible.

Propos recueillis par JRMA

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