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Allocations familiales : anciens comptes confrontés aux mécomptes

Il fut un temps où, dans les bureaux de l’administration, le bulletin de salaire ne se lisait pas seulement à travers l’indice, les primes ou les avancements.

Une séquence de la visite du DG de la CNPS dans les locaux de Castel Care

On y cherchait aussi le nombre d’enfants. Plus la progéniture était abondante, plus la fin du mois paraissait supportable. L’allocation familiale était devenue une sorte de quatrième pouvoir budgétaire, une institution presque aussi respectée que le cachet du chef de service.

Au lendemain des indépendances, l’idée était noble. Il fallait encourager les familles, soutenir les ménages et accompagner une démographie galopante. Et puis, dans les campagnes comme dans les villes, une maxime faisait office de politique publique avant même que les experts ne lui trouvent un nom savant : « la richesse, c’est les hommes ». Comprenez : plus il y a de bras, plus il y a d’espoir. Le Cameroun croyait alors en la force des nombres, et les maternités fonctionnaient comme des usines en plein rendement.

Les fonctionnaires, eux, avaient vite compris le message. Entre deux réunions de service et trois parapheurs à signer, ils se mirent à participer avec un enthousiasme remarquable à ce vaste programme de repeuplement national. Les berceaux se multipliaient, les carnets de famille s’épaississaient et les agents de l’état civil n’avaient guère le temps de s’ennuyer.
Puis survint la crise économique. Celle des années difficiles, des salaires tronçonnés, des fins de mois qui commençaient dès le dixième jour et des ménages condamnés à pratiquer la gymnastique budgétaire permanente. Là où certains cherchaient des solutions innovantes, d’autres se tournèrent vers la seule stratégie qui semblait encore produire quelques dividendes : faire des enfants.

À défaut d’augmentations salariales, on augmentait les effectifs de la famille. Certains économistes parleraient d’une adaptation aux contraintes économiques. Les mauvaises langues, elles, évoqueraient une politique de relance démographique spontanée. Toujours est-il que les berceaux continuaient de se remplir tandis que les caisses publiques commençaient, elles, à montrer des signes de fatigue.

Mais comme dans toute histoire où l’argent circule, les génies de la débrouillardise nationale ne tardèrent pas à entrer en scène. Car pourquoi se limiter à ses propres enfants quand la solidarité africaine offre un réservoir pratiquement inépuisable ?
Ainsi, certains découvrirent des vocations tardives de patriarches universels. Les fils des copines de maman devinrent mystérieusement leurs descendants. Les neveux des tantes maternelles se transformèrent en héritiers directs. Des cousins éloignés furent promus enfants biologiques par la magie des dossiers administratifs. On raconte même que certains bambins ignoraient eux-mêmes qu’ils possédaient autant de pères officiels répartis entre Yaoundé, Douala et les chefs-lieux de département.
La famille africaine, déjà réputée élargie, atteignait alors des dimensions que même les anthropologues les plus optimistes n’osaient imaginer. La généalogie devenait un exercice périlleux et les arbres familiaux prenaient des allures de forêts équatoriales. Pendant ce temps, les dépenses explosaient. Les experts en finances publiques découvraient avec stupeur que certains agents semblaient contribuer à eux seuls au renouvellement des générations. À croire que la République avait affaire à des champions olympiques de la natalité.

Naturellement, les comptes ne pouvaient éternellement supporter cette créativité administrative. Car l’argent public, contrairement aux légendes urbaines, ne pousse pas sur les manguiers. Il finit toujours par réclamer quelques explications. Voilà donc l’heure des vérifications, des recoupements et des croisements de données. Les inspecteurs sont mobilisés. Les fichiers sont passés au peigne fin. Et certains découvrent soudain que les enfants qu’ils avaient si généreusement reconnus pourraient leur coûter plus cher que ce qu’ils leur avaient rapporté. L’époque est désormais à la traque des faux héritiers et des paternités opportunistes. Les mêmes qui, hier encore, exhibaient fièrement leurs effectifs familiaux, redoutent aujourd’hui les contrôles comme d’autres redoutent la visite du percepteur.

Au fond, cette affaire raconte beaucoup plus qu’une simple fraude aux allocations familiales. Elle raconte les difficultés économiques, les stratégies de survie, les dérives de l’administration et ce génie national parfois admirable, parfois inquiétant, qui transforme chaque mesure sociale en terrain d’expérimentation. Car au Cameroun, lorsqu’une porte financière s’entrouvre, certains ne se contentent pas de la franchir. Ils arrivent avec toute la famille. La vraie, la fausse, et parfois même celle des voisins.
Reste désormais à remettre de l’ordre dans cette vaste saga des berceaux subventionnés. Une mission délicate. Car dans un pays où chacun est le frère de quelqu’un, le cousin de quelqu’un d’autre et le fils spirituel de tout le monde, démêler les vrais liens de parenté relève parfois moins de l’administration que du miracle. Et comme le dit avec ironie un vieux fonctionnaire à la retraite : « autrefois, l’État encourageait les enfants ; aujourd’hui, il cherche simplement à savoir à qui ils appartiennent réellement ».

Jean-René Meva’a Amougou

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