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Banques grasses, économie maigre

Malgré des coffres débordant de liquidités, les entreprises de la CEMAC continuent de mendier le crédit. Un paradoxe que la BEAC veut transformer en moteur de croissance.

Une attitude de Yvon Sana Bangui pendant son exposé à PROMOTE 2026

L’argent ne manque pas. C’est même là que le bât blesse. Dans les banques d’Afrique centrale, les liquidités dorment comme un fleuve paisible en saison des pluies. Mais de l’autre côté de la rive, les entreprises, notamment les PME, avancent la gorge sèche, à la recherche de financements. Comme si l’économie régionale étouffait au pied d’une source abondante. Ce paradoxe, le gouverneur de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC), Yvon Sana Bangui, a décidé de le prendre à bras-le-corps.
À l’heure où la croissance de la CEMAC devrait ralentir, glissant de 3,5 % en 2025 à 2,9 % en 2026, le patron de la banque centrale refuse que les établissements financiers se contentent du rôle de gardiens de coffre-fort. Pour lui, les banques doivent redevenir des semeurs de croissance plutôt que des collectionneurs de liquidités. « Le développement économique ne peut être durable sans une meilleure inclusion financière, sans un accès plus facile au crédit pour les PME et sans une modernisation profonde du secteur bancaire », rappelle-t-il.

Vieux problème
Le diagnostic est connu, presque usé à force d’être répété. Depuis des années, les PME sont décrites comme les locomotives de la diversification économique. Pourtant, beaucoup restent immobilisées en gare, faute de carburant financier. Les garanties exigées prennent parfois des allures de murailles médiévales. Les taux d’intérêt soufflent un vent froid sur les projets. Et la méfiance entre prêteurs et emprunteurs continue d’ériger des remparts là où l’économie aurait besoin de bâtir des ponts.

Dans les allées de PROMOTE 2026, le sujet revenait avec la régularité d’un refrain. « Le problème n’est pas tant l’absence d’argent que son orientation », résume un consultant financier rencontré au pavillon économique. Selon lui, les banques de la sous-région ont souvent préféré les rivages tranquilles des placements sûrs aux eaux plus agitées du financement de l’appareil productif.
Même son de cloche chez un spécialiste du développement des PME présent au Salon. « Beaucoup d’entreprises possèdent des idées, des marchés et parfois même des contrats. Mais elles se heurtent à une culture bancaire tellement prudente qu’elle finit par confondre vigilance et immobilisme. Résultat : la croissance avance avec un frein à main serré », analyse-t-il.

Pour la BEAC, l’heure est venue de desserrer ce corset. L’institution prépare l’entrée en service du Bureau d’information sur le crédit, véritable carnet de santé financier destiné à distinguer les emprunteurs vertueux. La bataille décisive sera celle de la confiance. « Une banque qui ne prête pas ressemble à un grenier rempli alors que le village a faim », image un économiste de la place. « Ou à un château d’eau verrouillé tandis que les cultures se dessèchent sous le soleil. »
La métaphore vaut manifeste. Dans une région en quête de nouveaux moteurs, l’argent immobile ressemble à une semence enfermée dans un sac : il rassure le propriétaire, mais ne nourrit personne. Car les liquidités n’ont de sens que lorsqu’elles irriguent les entreprises, l’innovation et l’emploi.

Au fond, le message adressé aux banques tient presque de la piqûre de rappel. « Leur métier n’a jamais consisté à empiler des bilans comme on aligne des trophées dans une vitrine. Une banque n’est pas un musée de l’épargne, mais un pont entre l’argent disponible et les ambitions productives. Elle est appelée à prendre des risques mesurés, à accompagner les entrepreneurs et à financer les rêves qui deviendront les usines, les services et les emplois de demain », explique un universitaire venu de Douala.

« Défense »
Les banquiers, eux, plaident non coupables. À leurs yeux, la prudence n’est pas une frilosité mais une nécessité. « Prêter ne consiste pas à distribuer l’argent comme des confettis », glisse un responsable d’établissement rencontré à PROMOTE 2026. Les créances impayées, la faiblesse des garanties et l’insuffisance des informations financières sur certaines PME imposent, selon lui, une gestion rigoureuse des risques. Un autre cadre bancaire rappelle que les dépôts des clients doivent être protégés. « Nous avons le devoir de financer l’économie, mais aussi celui de préserver la solidité du système bancaire. » Pour ces professionnels, les nouveaux outils mis en place par la BEAC devraient justement permettre de concilier prudence et audace.

Jean-René Meva’a Amougou

Le « CV bancaire » des bons payeurs entre en scène

Pour réconcilier les banques et les entreprises, la BEAC dégaine de nouveaux outils censés restaurer la confiance et fluidifier le crédit dans la CEMAC.

L’argent aime la confiance. Sans elle, même les coffres les mieux garnis deviennent des forteresses méfiantes. C’est précisément ce verrou que la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) veut faire sauter. Face à un secteur bancaire souvent accusé de regarder les PME avec la prudence d’un gardien de musée, la banque centrale prépare sa contre-offensive. Aux commandes, le gouverneur Yvon Sana Bangui. Son ambition : moderniser les mécanismes de gestion du risque et créer les conditions d’un financement plus fluide de l’économie réelle. Car derrière la faiblesse persistante du crédit au secteur privé se cache un mal plus profond : la défiance. « Nous devons bâtir un environnement financier plus transparent, plus inclusif et davantage orienté vers le financement de l’économie réelle », a déclaré le Centrafricain devant les acteurs du secteur financier, venus l’écouter à PROMOTE 2026.

« Ressorts »
Pour y parvenir, la BEAC mise sur de nouveaux instruments. Le plus emblématique porte un nom encore peu connu du grand public : le Bureau d’information sur le crédit (BIC). Derrière cet acronyme se cache une petite révolution. Le gouverneur le présente comme le « CV bancaire des bons payeurs ». Le principe est simple. Comme un dossier scolaire récompense les élèves assidus, le BIC doit permettre d’identifier les emprunteurs sérieux et de valoriser leur historique financier. Une manière de distinguer les clients fiables et de réduire la méfiance chronique qui règne entre banques et entreprises.

Dans les travées de Promote 2026, où se rencontrent financiers, entrepreneurs et porteurs de projets, plusieurs experts saluent cette orientation. Pour un consultant en ingénierie financière rencontré au Salon, « le principal frein au financement des PME n’est pas toujours l’absence de liquidités mais l’absence d’informations fiables sur les emprunteurs. Le BIC permettra de réduire cette asymétrie d’information qui pousse les banques à la prudence ».

Même analyse chez un spécialiste de la transformation digitale des services financiers. Selon lui, la mise en commun des données de crédit constitue une évolution incontournable. « Dans les économies modernes, la donnée est devenue une garantie complémentaire. Un entrepreneur qui rembourse régulièrement ses crédits doit pouvoir bénéficier d’une meilleure notation et de conditions de financement plus favorables », estime-t-il.

Dans la même logique, la Centrale des risques bancaires doit offrir aux établissements une vision plus précise de l’endettement des clients. Une radiographie financière destinée à limiter les créances douteuses et à mieux sécuriser les prêts.
Autre innovation : les mauvais payeurs ne pourront plus jouer aux nomades du crédit. Les informations seront mutualisées à l’échelle des six pays de la CEMAC afin d’empêcher qu’un emprunteur défaillant puisse changer de banque ou traverser une frontière pour recommencer ailleurs. Pour un expert du secteur bancaire croisé à PROMOTE 2026, cette mutualisation régionale constitue l’un des chantiers les plus importants de ces dernières années. « L’intégration financière ne peut fonctionner efficacement sans partage de l’information. Les banques doivent connaître l’exposition réelle d’un client dans l’ensemble de l’espace communautaire », explique-t-il.

Ces réformes, techniques en apparence, dessinent en réalité un changement de culture. Longtemps, la relation entre les banques et les entreprises s’est construite sur la suspicion. Les unes reprochant aux autres leur manque de transparence ; les autres dénonçant des exigences excessives et des portes souvent closes.
Pour plusieurs économistes présents à PROMOTE, ces nouveaux outils ne produiront toutefois leurs effets que s’ils s’accompagnent d’une meilleure éducation financière des PME. « La transparence doit être réciproque. Les entreprises doivent améliorer leur gouvernance, leur comptabilité et leur capacité à produire une information financière crédible », souligne l’un d’eux.

Car au fond, la question n’est pas seulement bancaire. Elle est économique. Dans une Afrique centrale en quête de nouveaux moteurs de croissance, chaque crédit accordé peut devenir une usine qui s’agrandit, une start-up qui naît ou un emploi qui voit le jour. « La finance doit devenir un véritable levier de développement, d’innovation et de création d’opportunités pour les populations de la CEMAC », insiste Yvon Sana Bangui. La BEAC tente ainsi d’imposer un nouveau logiciel. Moins de méfiance, plus d’informations. Moins d’intuition, davantage de données. Moins de crédit paralysé, plus de financement productif.
Car dans le monde bancaire comme ailleurs, la confiance est une monnaie. Et celle-ci, contrairement aux devises, ne se fabrique pas dans les coffres des banques centrales. Elle se construit, dossier après dossier, remboursement après remboursement. En Afrique centrale, c’est peut-être cette monnaie-là qui vaut désormais le plus cher.

Jean-René Meva’a Amougou

« Réveiller l’argent »

Il y a quelque chose d’absurde dans cette Afrique centrale qui déborde de liquidités mais manque cruellement d’oxygène. Un paradoxe presque tropical : les banques ont de l’argent, beaucoup d’argent, mais les entreprises, elles, continuent de courir après le crédit comme un voyageur du désert après une source d’eau.

Le diagnostic dressé par le gouverneur de la BEAC, Yvon Sana Bangui, a le mérite de la franchise. La croissance régionale ralentit, passant de 3,5 % à 2,9 %, tandis que les établissements financiers continuent de regarder l’économie réelle avec la prudence d’un chat devant une flaque d’eau. L’argent existe. Ce qui manque, c’est son mouvement.

Depuis des années, les PME sont célébrées comme les héroïnes de la diversification économique. Dans les discours, elles sont l’avenir. Dans les faits, elles restent souvent des clientes suspectes, sommées de présenter des garanties impossibles, de supporter des coûts prohibitifs et de prouver cent fois leur bonne foi. Pendant ce temps, les liquidités s’accumulent et la machine productive tourne au ralenti.

Le gouverneur de la banque centrale a raison de rappeler une évidence que certains semblent avoir oubliée : la stabilité monétaire n’a aucun sens si elle ne débouche pas sur la prospérité. Une monnaie stable dans une économie anémique ressemble à un cœur qui bat dans un corps immobile.

Les réformes annoncées (Bureau d’information sur le crédit, Centrale des risques, traque des mauvais payeurs) constituent des outils nécessaires. Il faut assainir la confiance, réduire les créances douteuses et récompenser les emprunteurs vertueux. Mais ces instruments, aussi sophistiqués soient-ils, ne remplaceront jamais une volonté plus fondamentale : celle de remettre le financement de l’économie productive au centre du jeu.

Car le vrai débat est là. À quoi sert un système bancaire qui préfère la sécurité des placements à l’audace de l’investissement ? Une banque qui ne finance plus l’entreprise finit par ressembler à un réservoir fermé : l’eau y reste propre, mais les champs alentour se dessèchent.

L’Afrique centrale ne manque ni d’entrepreneurs, ni d’idées, ni d’ambitions. Elle souffre d’une circulation sanguine défaillante. Et lorsque le crédit se raréfie, ce ne sont pas seulement des projets qui meurent ; ce sont des emplois qui ne naissent jamais, des innovations qui restent dans les tiroirs et des croissances qui demeurent des promesses.

Le message envoyé par Yvon Sana Bangui est une mise en demeure adressée aux banques de la sous-région. Leur métier n’a jamais consisté à empiler des bilans rassurants comme on collectionne des trophées. Leur raison d’être est ailleurs : irriguer l’économie, prendre des risques mesurés, accompagner ceux qui produisent et préparer demain. Car un coffre-fort n’a jamais créé une seule richesse. Seul l’argent qui circule à le pouvoir de fabriquer l’avenir.

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