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CEMAC : une économie suspendue au baril

Poète cruel des saisons de prospérité et des hivers budgétaires, le prix du pétrole reste le grand arbitre silencieux de la sous- région.

Quelques officiels de la délégation de la CEMAC en conclave à Washington

À Washington, en marge des Réunions de printemps du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, les lustres feutrés des grandes salles ont une manière singulière d’adoucir la dureté des chiffres. Pourtant, derrière les tableaux budgétaires et les discours diplomatiques, une vérité grave s’impose pour les économies de la CEMAC : leur destin demeure suspendu au souffle imprévisible du pétrole.

C’est précisément le prétexte de cette rencontre de haut niveau, à laquelle prenait part le ministre d’État tchadien Tahir Hamid Nguilin, président en exercice de l’Union monétaire d’Afrique centrale (UMAC) : examiner les perspectives économiques de la sous-région dans un contexte international secoué par l’inflation, les tensions géopolitiques et la volatilité persistante des marchés des matières premières. En clair, comprendre comment préserver l’équilibre de pays dont la respiration budgétaire dépend encore largement du baril.

Depuis des décennies, l’Afrique centrale vit au rythme de cette ressource aussi précieuse qu’inquiétante. Lorsque les cours s’envolent, les trésors publics retrouvent des couleurs, les projets d’infrastructures ressurgissent et les capitales se parent de promesses. Mais à la moindre chute des prix, les certitudes se fissurent. Les déficits se creusent, les réserves de change s’érodent et les ambitions de développement se heurtent à la réalité comptable.
Le pétrole agit ici comme une marée souveraine. Quand il monte, il soulève les finances publiques ; quand il se retire, il laisse apparaître les récifs de la dépendance. Cette image, presque poétique, résume le cœur des échanges de Washington : comment sortir d’une économie dont le tempo est dicté à des milliers de kilomètres, au gré des places financières et des tensions du marché mondial ?
Pour l’économiste Gregory Lukong, « une économie qui exporte des matières brutes sans transformation reste prisonnière des cycles extérieurs ». Le propos de l’universitaire éclaire la gravité de la situation. La dépendance pétrolière ne fragilise pas seulement les budgets ; elle retarde la diversification et installe une forme de confort trompeur.

À chaque embellie des prix, les réformes structurelles semblent pouvoir attendre. Pourquoi investir massivement dans l’agriculture, l’industrie ou la transformation locale quand la rente donne l’illusion de l’abondance ? C’est précisément ce piège que les partenaires financiers ont remis sur la table à Washington. Sur le sujet, un analyste parle d’une « économie de rente qui reporte sans cesse l’économie de production ». Derrière cette formule, il y a l’inquiétude d’une région riche en ressources mais encore vulnérable dans ses fondations productives.

La réunion de printemps de cette année n’était donc pas un simple rendez-vous diplomatique. Elle a servi de miroir à une réalité que la CEMAC ne peut plus esquiver : tant que le pétrole continuera de dicter le rythme des budgets, chaque soubresaut international pourra se transformer en crise intérieure.

Jean-René Meva’a Amougou

La CEMAC sur le fil des équilibres invisibles

Il y a des réunions internationales qui ressemblent à des salles de contrôle d’un navire en pleine mer agitée. Washington, en marge des Assemblées de printemps du FMI, en fait partie. Dans ces couloirs feutrés où l’air est climatisé mais les tensions bien réelles, la CEMAC est venue rappeler une évidence simple du 13 au 18 avril dernier : la stabilité économique n’est pas un slogan, c’est un exercice d’équilibriste.

Autour de la table, ministres des Finances et gouverneurs de banques centrales échangent des mots qui pèsent lourd : discipline budgétaire, coordination, résilience. Des mots sérieux, presque austères, mais qui cachent une réalité plus fragile : celle de six économies liées par un même destin monétaire, et exposées aux mêmes secousses extérieures.

Le ministre d’État tchadien Tahir Hamid Nguilin a défendu la ligne attendue, mais toujours difficile à tenir : tenir les comptes, rassurer les partenaires, et convaincre que la rigueur n’est pas une punition mais une stratégie de survie. Dans une région où les recettes peuvent dépendre du prix du baril ou des caprices des marchés mondiaux, la stabilité ressemble parfois à un luxe qu’il faut sans cesse reconquérir.
Le FMI, dans son rôle habituel de vigie exigeante, souffle le chaud et le froid : réformes oui, mais vite et bien. Les États, eux, demandent du temps, du souffle, et un peu de compréhension. Entre ces deux rythmes, la CEMAC avance comme un danseur qui apprend encore la chorégraphie, mais refuse de quitter la scène.

Et pourtant, derrière la technicité des débats, il y a une poésie involontaire. Celle d’une sous-région qui tente de transformer ses fragilités en trajectoire, ses contraintes en discipline, ses hésitations en méthode. Une poésie sans lyrisme excessif, mais avec la persévérance des choses qui tiennent debout malgré tout. Car au fond, la stabilité économique n’est pas une ligne d’arrivée. C’est une marche lente, parfois incertaine, souvent silencieuse. Et dans ce silence, il y a déjà une forme de victoire : celle de continuer à avancer sans renoncer à l’équilibre.

Entre les comptes publics et la rue…

L’équilibre impossible

Chaque mesure d’austérité, aussi justifiée soit-elle sur le plan macroéconomique, porte le risque d’une incompréhension populaire.

À Washington, en marge des Réunions de printemps du FMI et de la Banque mondiale, la CEMAC a une nouvelle fois placé la discipline budgétaire au cœur de ses priorités. Derrière la technicité du vocabulaire économique, le débat renvoie à une question politique : comment imposer la rigueur des comptes publics sans attiser la colère sociale dans des pays où les attentes des populations restent immenses ?

L’angle le plus sensible de la rencontre de Washington réside précisément dans cette tension. D’un côté, les institutions financières appellent à la maîtrise des déficits, à la réduction des dépenses improductives et au renforcement des réserves de change. De l’autre, les États de la sous-région doivent répondre à une pression sociale constante : routes dégradées, hôpitaux sous-équipés, écoles saturées, chômage des jeunes et flambée du coût de la vie.

Pour les gouvernements, la marge de manœuvre est étroite. Chaque mesure d’austérité, aussi justifiée soit-elle sur le plan macroéconomique, porte le risque d’une incompréhension populaire. Réduire les subventions ou contenir la masse salariale revient souvent à toucher directement le quotidien des ménages. Dans des sociétés déjà éprouvées par l’inflation et la précarité, la rigueur budgétaire peut rapidement être perçue comme une rigueur sociale.

C’est là toute la gravité du moment. Les chiffres rassurent les bailleurs, mais la rue juge à l’aune du panier de la ménagère. Une croissance annoncée dans les rapports ne pèse pas lourd face à la hausse des prix du carburant et des denrées alimentaires. Entre les tableaux du FMI et les marchés populaires de N’Djamena, Yaoundé ou Libreville, le fossé reste vertigineux.

Les experts le rappellent : l’équilibre budgétaire ne peut être durable s’il se construit au prix d’une fracture sociale. Selon l’économiste camerounais Dieudonné Essomba, la rigueur budgétaire ne peut produire des effets durables que si elle repose sur une architecture claire : 1) protéger les dépenses sociales essentielles ; 2) réduire les charges de prestige et les subventions inefficaces ; 3) orienter l’investissement public vers les secteurs à fort effet multiplicateur, notamment l’agriculture, l’énergie et les infrastructures.

chématiquement, l’expert résume l’équation ainsi : stabilité des comptes + protection du pouvoir d’achat = confiance sociale. À l’inverse, austérité sèche + inflation = tension politique. Pour lui, la CEMAC joue moins une bataille comptable qu’un test de cohésion nationale.
À Washington, les ministres ont parlé de stabilité. Mais sur le terrain, c’est la paix sociale qui demeure le véritable baromètre. Car une économie peut survivre à un déficit ; elle résiste beaucoup moins à une défiance populaire durable. Le défi, pour la CEMAC, est donc de concilier orthodoxie financière et urgence sociale : mieux cibler les dépenses, protéger les plus vulnérables et investir dans les secteurs qui créent de l’emploi. Sans cela, la rigueur risque d’être vécue non comme une réforme, mais comme une punition collective.

Les tensions internationales redessinent les rapports de force. Lorsque les grandes puissances s’affrontent commercialement ou militairement, les économies intermédiaires deviennent les premières zones de turbulence. La hausse du prix des hydrocarbures peut, à court terme, offrir une bouffée d’oxygène aux pays exportateurs de pétrole de la CEMAC. Mais cette embellie apparente masque une autre réalité : la montée parallèle des coûts d’importation et de l’inflation sociale.

Dieudonné Essomba résume cette équation en termes simples : « quand le monde brûle, nos économies importent la fumée avant même d’en percevoir les flammes ». La formule, presque littéraire, dit tout de la dépendance structurelle de la sous-région à l’égard des circuits mondiaux.

À cela s’ajoute le facteur monétaire. Le durcissement des marchés financiers internationaux rend plus coûteux l’accès aux capitaux. Les États de la CEMAC, déjà confrontés à des besoins massifs en infrastructures et en dépenses sociales, voient leur capacité d’endettement sous pression. À Washington, le FMI a d’ailleurs insisté sur la nécessité de préserver les équilibres tout en protégeant les plus vulnérables.

Mais l’enjeu le plus profond reste politique. Une crise née à des milliers de kilomètres peut rapidement se transformer en tension intérieure : hausse des prix alimentaires, frustrations sociales, ralentissement de l’investissement public. La géopolitique mondiale finit alors par se traduire en inquiétude domestique.

Cette situation révèle une leçon grave : l’Afrique centrale ne peut plus penser son avenir économique en vase clos. Les marchés, les conflits, les alliances énergétiques et les décisions monétaires des grandes puissances façonnent désormais le quotidien de la sous-région.
Au fond, Washington n’a fait que rappeler une évidence poétique et sévère : dans le grand concert du monde, même les silences des grandes capitales font résonner leurs échos jusque dans les économies de la CEMAC. Et dans cette musique incertaine, la région doit apprendre non seulement à écouter les tempêtes du monde, mais surtout à bâtir ses propres digues de résilience.

Jean-René Meva’a Amougou

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