Crédit : la CEMAC se construit une mémoire financière

Pendant des décennies, demander un crédit en Afrique centrale relevait parfois du parcours d’obstacles.

Pour les banques, l’absence d’informations fiables sur les antécédents des emprunteurs transformait chaque dossier en pari risqué. Pour les entreprises, notamment les PME, l’accès au financement se heurtait à un mur de garanties et de procédures dissuasives. La sous- région de tourner cette page.
Quelques mois après son lancement officiel au Cameroun, le Bureau d’information sur le crédit (BIC) poursuit son déploiement dans les six pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale. Après Douala, où le dispositif a été inauguré en janvier dernier, la République centrafricaine, le Tchad et le Congo rejoignent progressivement le réseau, avant le Gabon et la Guinée équatoriale.
Derrière ce chantier technique se cache en réalité une réforme majeure du financement de l’économie régionale : la création d’une véritable mémoire bancaire communautaire. Le principe est simple. Les banques, établissements de microfinance et organismes de crédit transmettent les informations relatives aux remboursements, incidents de paiement ou comportements financiers de leurs clients. Ces données alimentent ensuite une base régionale consultable par les établissements autorisés lors de l’examen d’une demande de prêt. Jusqu’ici, un client pouvait accumuler des impayés dans une banque puis solliciter un nouveau crédit dans un autre établissement sans que celui-ci ne dispose d’une vision complète de son historique financier. Demain, cette époque pourrait appartenir au passé.
Pour les banques, le bénéfice est évident : une meilleure évaluation du risque et des portefeuilles de crédit plus sains. Dans une sous-région où le coût du risque demeure élevé, cette transparence pourrait contribuer à réduire les créances douteuses qui pèsent sur les bilans des établissements financiers. Mais les promoteurs du projet assurent que les gagnants ne seront pas seulement les banques. Les ménages respectueux de leurs engagements financiers, les jeunes entrepreneurs ou les petites entreprises pourront désormais capitaliser sur leur historique de paiement pour accéder plus facilement au crédit. Une bonne réputation financière devient ainsi un actif économique à part entière.
Cette évolution pourrait modifier en profondeur la culture du crédit dans la sous-région. Là où les garanties matérielles et les relations personnelles constituaient souvent les principaux critères de décision, les comportements financiers mesurables et vérifiables devraient progressivement prendre le relais.
La Banque des États de l’Afrique centrale mise d’ailleurs sur cet outil pour soutenir l’inclusion financière et favoriser le financement du secteur privé, considéré comme le principal moteur de diversification économique des pays de la région. Reste toutefois un défi de taille : la qualité des données collectées. Car la crédibilité d’un bureau de crédit repose avant tout sur l’exhaustivité, l’actualisation et la fiabilité des informations mises à disposition par les établissements financiers.
La CEMAC n’invente pas le modèle. Les grandes économies mondiales disposent depuis longtemps de tels mécanismes. Mais pour l’Afrique centrale, longtemps prisonnière de l’asymétrie d’information et de la culture du risque maximal, l’arrivée d’une mémoire financière régionale pourrait bien constituer l’une des réformes les plus structurantes de la décennie.
R. B.



