Critiquer l’Église, ce n’est pas la trahir

Eloi Messi Metogo était un dominicain camerounais. Il enseigna à l’université catholique d’Afrique centrale (Yaoundé) et à l’Institut catholique de Paris. Il est décédé en octobre 2017 à l’âge de 65 ans. Il est parti trop tôt à mon avis car il avait encore beaucoup à donner à l’Afrique et à l’Église catholique en Afrique et il avait tout pour prendre valablement la relève des Meinrad Hebga, Engelbert Mveng, Fabien Eboussi ou Jean-Marc Ela: l’érudition, la lucidité, le franc-parler, l’audace et l’impertinence des prophètes.

Il ne cherchait pas à flatter les consciences. Lorsqu’il estimait qu’une situation était contraire à l’Évangile, il n’hésitait pas à la dénoncer, y compris lorsqu’elle concernait des prêtres ou des responsables de l’Église. Sa liberté de ton constituait précisément l’une des forces de sa pensée. Il savait que l’Église ne pouvait être crédible dans sa mission d’annonce de l’Évangile que si elle acceptait également de regarder ses propres faiblesses en face. Cette attitude apparaît avec une particulière netteté dans la préface qu’il consacra à l’ouvrage de Fabien Eboussi Boulaga, « À Contretemps. L’enjeu de Dieu en Afrique » (Paris, Karthala, 1991). Eloi Messi y porte un regard sévère sur certains comportements du clergé africain et dénonce notamment une contradiction qui demeure d’une grande actualité: « Des prêtres deviennent commerçants ou guérisseurs. Les problèmes d’argent prennent le pas sur les tâches apostoliques. On abomine les prêtres qui partent mais on ferme les yeux sur le concubinage de ceux qui restent. » Cette phrase mérite d’être relue attentivement. Elle ne constitue pas une simple attaque contre les prêtres. Elle met en évidence le deux poids, deux mesures, c’est-à-dire la tendance à juger sévèrement certains comportements tout en tolérant d’autres pratiques qui devraient pourtant susciter la même exigence morale. Ce qui frappe d’abord chez Messi, c’est qu’il ne considère pas la critique de l’Église comme une trahison de l’Église.
Au contraire. Pour lui, aimer l’Église signifie aussi avoir le courage de lui dire la vérité. Une institution qui refuse toute critique finit par confondre fidélité et complaisance. Or l’Évangile n’est pas un instrument destiné à protéger les institutions contre toute remise en question. Jésus lui-même n’a cessé d’interpeller les responsables religieux de son époque. Il dénonçait l’hypocrisie, les apparences, les privilèges et les contradictions entre les discours et les comportements. Messi s’inscrit dans cette tradition prophétique. Lorsqu’il écrit que certains prêtres deviennent commerçants ou guérisseurs, il pose implicitement une question essentielle: qu’est-ce qui doit caractériser un prêtre? Est-ce la recherche de l’argent, du prestige et de l’influence ou le service désintéressé de la communauté? La question est d’autant plus importante dans des sociétés africaines où le prêtre occupe souvent une place considérable dans l’imaginaire collectif. On attend de lui une parole, un témoignage, une présence auprès des pauvres, des malades, des personnes abandonnées. Lorsqu’il donne plutôt l’impression de rechercher l’enrichissement personnel, c’est l’image même du ministère sacerdotal qui risque d’être affectée. Messi ne condamne évidemment pas le fait qu’un prêtre ait besoin de ressources matérielles pour vivre. Le problème est celui de la transformation du ministère en activité lucrative. Lorsque l’argent devient une préoccupation centrale, le risque est grand de voir la mission pastorale passer au second plan.

La deuxième partie de la phrase de Messi est particulièrement forte: « Les problèmes d’argent prennent le pas sur les tâches apostoliques. » Il ne s’agit pas ici de nier les difficultés matérielles auxquelles les prêtres peuvent être confrontés. Une Église doit assurer la subsistance de ses ministres, entretenir ses paroisses, construire des écoles, former des séminaristes et prendre en charge de nombreuses œuvres sociales. Mais il existe une différence fondamentale entre gérer honnêtement les ressources nécessaires à la mission et faire de l’argent une finalité. Le danger apparaît lorsque le fidèle finit par avoir le sentiment que tout a un prix: messe, baptême, mariage, funérailles, bénédiction, accompagnement spirituel ou autres services religieux. L’Église risque alors de ressembler davantage à une entreprise de prestations qu’à une communauté appelée à annoncer gratuitement l’amour de Dieu.
Cette dérive est particulièrement grave parce qu’elle touche les pauvres en premier lieu. Celui qui possède peu peut finir par se sentir exclu d’une religion qui devrait pourtant être particulièrement proche de lui. C’est ici que la critique de Messi rejoint profondément l’Évangile. Jésus n’a jamais fait de la richesse le critère de la dignité humaine. Il s’est tourné vers les pauvres, les malades, les exclus et ceux que la société religieuse de son époque marginalisait. Une Église qui se rapproche excessivement des puissants et s’éloigne des pauvres risque donc de perdre une partie de son âme.
Mais le point le plus incisif de la critique de Messi concerne probablement la dernière partie de sa phrase: « On abomine les prêtres qui partent mais on ferme les yeux sur le concubinage de ceux qui restent. » Pourquoi certains prêtres qui quittent le ministère sont-ils parfois considérés comme des traîtres, alors que des comportements contraires aux engagements sacerdotaux peuvent être tolérés chez ceux qui restent? C’est précisément cette contradiction que Messi refuse. Pour lui, l’Église devrait appliquer les mêmes exigences de vérité et de justice à tous. On peut ne pas être d’accord avec un prêtre qui décide de quitter le ministère, mais il ne devrait pas être transformé en ennemi de l’Église. De même, un prêtre qui reste en fonction ne devrait pas bénéficier d’une indulgence particulière simplement parce qu’il demeure officiellement dans les rangs du clergé. La fidélité ne se mesure pas uniquement au fait de rester. Elle se mesure aussi à la manière dont on vit les engagements pris. Voilà pourquoi le deux poids, deux mesures constitue un problème spirituel autant qu’un problème moral. Il détruit la confiance. Les fidèles observent. Ils voient les contradictions. Ils se demandent pourquoi certains sont sanctionnés tandis que d’autres semblent protégés. Et lorsque les fidèles commencent à penser que les règles ne s’appliquent pas de la même manière à tous, l’autorité morale de l’institution s’affaiblit.
Plus de trente ans après la publication de « À Contretemps », la réflexion de Messi conserve une étonnante actualité. Les sociétés africaines ont changé. Les attentes des fidèles ont évolué. Les moyens de communication ont bouleversé les rapports entre clercs et laïcs. Mais une question demeure: l’Église est-elle capable d’appliquer à elle-même les exigences qu’elle demande aux autres? Elle condamne la corruption. Mais combat-elle suffisamment les pratiques financières douteuses en son sein? Elle dénonce le matérialisme. Mais certains de ses responsables donnent-ils toujours un témoignage convaincant de détachement? Elle demande aux laïcs d’être fidèles à leurs engagements. Mais sait-elle accompagner avec suffisamment de compréhension ceux qui connaissent des difficultés ou des crises dans leur vocation? Elle prêche la vérité. Mais accepte-t-elle toujours que cette vérité soit dite lorsqu’elle concerne ses propres responsables? Ces interrogations ne devraient pas être perçues comme des attaques contre l’Église. Elles devraient au contraire être considérées comme une invitation à la conversion.
Ce que nous apprend finalement Messi, c’est qu’il existe une différence entre respecter l’Église et sacraliser tout ce qui se fait en son sein. Un évêque n’est pas infaillible dans chacune de ses décisions. Un prêtre n’est pas automatiquement un modèle de vertu parce qu’il porte une soutane. Un responsable ecclésiastique peut se tromper. Une institution peut commettre des injustices. Et les fidèles ont le droit de le dire. Cette liberté de parole est d’autant plus importante en Afrique que l’autorité est souvent entourée d’une grande déférence. On hésite à contredire le chef, l’évêque, le prêtre ou le responsable. On préfère parfois le silence à la vérité. Messi nous rappelle implicitement que cette culture du silence peut devenir dangereuse. Une Église vivante est une Église capable de se remettre en question. Elle doit accepter que les laïcs puissent interpeller les prêtres, que les prêtres puissent interpeller les évêques et que les théologiens puissent interpeller l’ensemble de l’institution. L’objectif ici est de permettre à l’Église de rester fidèle à sa mission.
La question posée par Messi n’est donc pas seulement celle du comportement de quelques prêtres. Elle concerne la cohérence de toute l’Église. Une Église qui prêche la pauvreté doit être attentive à son rapport à l’argent. Une Église qui proclame la fidélité doit être cohérente dans la manière dont elle traite ceux qui connaissent des crises. Une Église qui condamne l’hypocrisie doit refuser le deux poids, deux mesures. C’est pourquoi la phrase de Messi devrait être entendue comme un avertissement prophétique plutôt que comme une condamnation. Le théologien camerounais nous invite à revenir à l’essentiel: le témoignage. L’Église ne convaincra pas seulement par ses discours, ses grandes célébrations, ses édifices ou le nombre de ses fidèles. Elle convaincra surtout par la qualité de vie de ceux qui prétendent parler au nom du Christ.
Eloi Messi Metogo avait compris qu’une Église qui veut évangéliser l’Afrique doit d’abord accepter de s’évangéliser elle-même.Son courage demeure donc précieux. Il nous rappelle qu’il n’y a pas de véritable fidélité sans vérité, pas de vérité sans liberté et pas de liberté sans le courage de dénoncer les contradictions. Le deux poids, deux mesures n’est pas seulement une faiblesse humaine. Lorsqu’il s’installe dans l’Église, il devient un contre-témoignage. Et c’est précisément parce qu’il aimait l’Église et croyait en sa mission que Messi refusait de fermer les yeux sur certaines pratiques.
Jean-Claude Djéréké



