Face à l’asphyxie financière de la CEMAC, le Dr Guy Gweth, président du Centre africain de veille et d’intelligence économique (CAVIE) dénonce un manque de volonté politique plutôt qu’une fatalité économique. Entre l’échec du modèle extractif et la rétention illicite des taxes communautaires, l’auteur de Puissance 237 : pour une stratégie de puissance régionale 2025-2050 appelle vigoureusement Yaoundé à assumer enfin son leadership arithmétique.

L’annonce récente, par la commission de la communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, de la suspension d’une partie de ses activités faute de trésorerie a agi comme un électrochoc dans les chancelleries de la sous-région. Si certains observateurs y voient les prémices d’une agonie institutionnelle, cette crise de liquidités révèle en réalité une pathologie bien plus profonde : l’absence d’une volonté de puissance assumée au service du collectif. Alors que la zone CEMAC dispose d’atouts géostratégiques et naturels immenses, elle demeure prisonnière d’un modèle de rente et d’une gouvernance par la retenue budgétaire.
La question qui se pose aujourd’hui n’est pas tant celle de la survie de l’institution que celle de la capacité des états membres à transformer une intégration de survie en une intégration de puissance. Cette réflexion s’articulera autour du diagnostic de l’impasse budgétaire actuelle, de l’épuisement du modèle extractif, pour aboutir à la nécessité d’un leadership régional moteur, porté par le Cameroun.
Le mirage du financement autonome et la faillite de la solidarité
L’un des paradoxes majeurs de la CEMAC réside dans l’existence de mécanismes de financement théoriquement robustes mais délibérément neutralisés par les parties prenantes. La taxe communautaire d’intégration, sanctuarisée dès 2000, devait garantir l’autonomie de l’institution. Pourtant, au 31 décembre 2025, les arriérés de recouvrement s’élevaient à 263,4 milliards de FCFA. Cette situation n’est pas le fruit d’une fatalité économique, mais d’une stratégie de rétention budgétaire : en effet, plusieurs Etats collectent la taxe auprès des usagers pour l’incorporer indûment à leur budget national au lieu de la reverser à la commission.
Cette érosion de la discipline communautaire vide l’intégration de sa substance politique. Au premier trimestre 2026, seuls le Cameroun et le Gabon s’acquittent de leurs obligations avec une certaine régularité. Ce manque de loyauté institutionnelle paralyse les projets structurants et la libre circulation, réduisant la communauté à une enveloppe formelle déconnectée des réalités des échanges transfrontaliers. Sans un mécanisme automatique et coercitif de recouvrement, la CEMAC restera sous la menace constante d’une asphyxie financière.
L’épuisement du modèle extractif et l’urgence de la transformation
Au-delà de la crise de trésorerie, la région souffre d’un modèle économique anachronique, hérité de la période coloniale. Malgré les richesses du sous-sol (pétrole, mines, bois, etc.), les six économies de la sous-région demeurent extrêmement vulnérables aux chocs extérieurs. La dépendance à l’exportation brute de matières premières expose systématiquement les avoirs extérieurs à l’érosion et alimente les rumeurs récurrentes de dévaluation monétaire.
Le Programme économique régional avait pourtant pour ambition de rompre avec cette trajectoire. Mais l’absence de réformes sérieuses en faveur de l’industrialisation et de la valorisation du local content maintient la zone dans une précarité structurelle. La richesse naturelle ne peut constituer un bouclier monétaire durable que si elle fait l’objet d’une mutation vers une économie de transformation. Plus que jamais, la souveraineté économique des Etats de l’Afrique centrale se joue désormais sur le terrain de la transformation structurelle.
Pour un leadership camerounais au service de la prospérité partagée
L’histoire des processus d’intégration réussis enseigne qu’aucun bloc ne progresse sans une locomotive capable d’en assumer les coûts et l’orientation stratégique. Avec 42,1 % du PIB nominal de la zone fin 2024, le Cameroun occupe une position de leader arithmétique qu’il n’exerce pas pleinement sur le plan politique. Contrairement à la Côte d’Ivoire dans l’UEMOA ou au Nigeria dans la CEDEAO, Yaoundé semble hésiter à endosser le rôle d’architecte régional.
C’est tout le sens de l’initiative « Puissance 237 : pour une stratégie de puissance régionale 2025-2050 », ouvrage publié en janvier 2025, sous le prisme du hard power, soft power et smart power. Yaoundé doit mobiliser son hard power économique et son soft power diplomatique pour stabiliser la zone. En devenant le moteur de l’industrialisation régionale, le pays n’affirme pas seulement sa propre puissance, il entraîne ses voisins vers une prospérité commune.
Tout bien considéré, la crise actuelle de la CEMAC doit être perçue comme un signal d’alarme ultime. Si le court terme laisse craindre une extension de la crise de liquidités à d’autres organisations comme la CEEAC, le long terme offre une perspective de redressement si, et seulement si, la volonté politique l’emporte sur les replis nationaux. La transition d’une intégration de survie vers une intégration de puissance est la seule voie pour garantir la souveraineté de l’Afrique centrale dans un monde de compétition globale.
Dr Guy Gweth

