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Journée de la fonction publique : AIGLES vole haut, mais les fonctionnaires fantômes courent toujours

À l’occasion de la 32ᵉ Journée africaine de la Fonction Publique, le ministre du MINFOPRA a publié une lettre ouverte célébrant la révolution numérique de l’administration camerounaise. Le système AIGLES y est présenté comme une rupture historique. Mais derrière les formules lyriques, les questions de fond sur la corruption, les agents fictifs et l’inégale couverture territoriale de la digitalisation restent soigneusement hors cadre.

Le 23 juin de chaque année, les administrations africaines s’arrêtent pour se regarder dans le miroir. Le ministre de la Fonction Publique et de la Réforme Administrative a donc pris la plume pour saluer ses troupes, rassurer les usagers et célébrer ce qu’il présente comme une transformation historique de l’appareil administratif camerounais.

La pièce maîtresse du discours ministériel est le système AIGLES, déployé depuis janvier 2025 pour la gestion des carrières des fonctionnaires. Présenté comme une « rupture technologique », AIGLES succède à ANTILOPE, lui-même successeur de SIGIPES. Trois systèmes, plusieurs décennies d’informatisation de la fonction publique, et le même slogan qui revient : cette fois, c’est la bonne.

Il serait injuste de nier les progrès réels. La dématérialisation des procédures, l’automatisation de la gestion des carrières, la traçabilité accrue des dossiers, ce sont des avancées objectives que les agents et usagers qui y ont accès perçoivent concrètement. La plateforme de vérification de l’authenticité des diplômes, si elle fonctionne à l’échelle nationale, constitue également un outil utile dans la lutte contre les faux diplômes qui gangrènent certains corps de la fonction publique.

La lettre célèbre la « meilleure traçabilité » qu’apporte AIGLES. C’est précisément là que le silence du texte devient le plus révélateur. Car le problème numéro un de la gestion des ressources humaines de la fonction publique camerounaise n’est pas technique : c’est l’existence documentée de fonctionnaires fictifs, agents inscrits sur le fichier solde qui perçoivent des émoluments sans exercer aucune fonction réelle, ou des agents décédés dont la radiation n’a pas été effectuée dans les délais réglementaires. Les rapports de la Chambre des Comptes, les audits du contrôle financier et les travaux de plusieurs chercheurs indépendants ont régulièrement mis en lumière ce phénomène, dont le coût annuel pour les finances publiques se chiffre en milliards de francs CFA. « Notre marche vers la dématérialisation refuse l’exclusion », écrit le ministre. La formule est généreuse. La réalité géographique du Cameroun l’est moins.

La lettre ne peut s’ouvrir qu’en invoquant « la Très Haute Impulsion de Son Excellence Paul BIYA ». Ce tic rhétorique, obligatoire dans la communication gouvernementale camerounaise, n’est pas anodin. Il dit que la modernisation de l’État n’est pas une nécessité institutionnelle autonome, portée par une vision collective et des mécanismes de redevabilité : c’est un cadeau du prince, révocable à sa guise.

Cette personnalisation du processus de réforme est précisément ce qui en fragilise la durabilité. Les institutions qui se modernisent par décret présidentiel ont tendance à se dé-moderniser dès que l’attention du chef se déplace vers d’autres priorités. Les réformes durables sont celles qui sont portées par des coalitions d’acteurs, des règles du jeu stables et des mécanismes de contrôle indépendants. Le texte ne dit rien de tout cela.

Le thème de l’édition 2026, « Capital humain et transformation de l’État : vers une fonction publique performante, inclusive et orientée résultats », est en lui-même un aveu. Si la fonction publique camerounaise était déjà performante, inclusive et orientée résultats, il n’y aurait pas besoin d’en faire un thème de journée commémorative. Le thème décrit un horizon, pas une réalité.

Et cet horizon, pour être atteint, exige bien plus qu’un nouveau système informatique et une lettre ministérielle. Il exige une volonté politique de rompre avec les logiques de clientélisme dans les recrutements, avec la culture de l’impunité dans les cas de corruption, avec la centralisation excessive des décisions de carrière, et avec la tolérance systémique envers les agents fictifs qui saignent les finances publiques.

Tant que ces questions-là resteront hors des lettres ministérielles des journées commémoratives, la Journée africaine de la Fonction Publique restera ce qu’elle est trop souvent : une belle occasion de se regarder dans un miroir qui ne reflète que ce qu’on veut bien y voir. AIGLES a quatorze modules. Mais le quatorzième, la volonté politique de mettre fin aux rentes administratives, semble toujours en cours d’installation.

Tom.

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