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Justin MBAGOU : «Il faut éviter les fantasmes autour de l’IA»

Le Gabonais, directeur adjoint du capital humain en charge développement du des compétences chez AFG Bank Gabon, suggère une appropriation raisonnée de l’IA.

Quele impression générale retenez-vous de la thématique abordée au cours de ce séminaire international?

L’impression générale est très positive. Nous assistons à cette rencontre dans une logique de renforcement des compétences, d’actualisation des connaissances et surtout d’appropriation des nouveaux outils liés à l’intelligence artificielle. Pour les gestionnaires des ressources humaines que nous sommes, il est aujourd’hui essentiel de comprendre cette technologie, non pas comme une menace, mais comme un levier d’accompagnement stratégique. Dans le cadre de notre institution au Gabon, cela nous permet d’aligner la gestion du capital humain avec les objectifs de performance et de transformation de l’entreprise. Aviez-vous déjà participé à d’autres réunions ou colloques sur cette thématique ?

On parle beaucoup d’intelligence artificielle en Afrique centrale. La région est-elle réellement entrée dans cette révolution ?

Il faut éviter les effets d’annonce. Oui, l’IA est entrée dans le vocabulaire institutionnel et économique de la CEMAC, mais dire qu’elle est déjà solidement installée dans les usages serait exagéré. La réalité, c’est une adoption encore très inégale. Le Cameroun et le Gabon sont clairement les plus avancés, notamment dans les télécoms, la banque, les médias et certains services publics. On voit émerger des formations spécialisées, des concertations nationales et des projets pilotes, comme à Yaoundé autour de l’IA générative en quête de solutions. En revanche, dans des pays comme le Tchad ou la RCA, on reste souvent à un stade embryonnaire, faute d’infrastructures numériques robustes, de connectivité stable et de compétences suffisantes. Donc le discours officiel va plus vite que la réalité du terrain ? Très clairement, oui. Le discours politique présente souvent l’IA comme un levier immédiat de modernisation économique. En pratique, beaucoup d’entreprises de la sous-région n’ont même pas encore achevé leur transition numérique de base. Avant de parler d’intelligence artificielle, il faudrait parfois déjà régler des questions élémentaires : qualité des données, digitalisation des arJUSTIN MBAGOU « Il faut éviter les fantasmes autour de l’IA » Dans le cadre sous régional, et particulièrement au sein de la CEMAC, l’approche la plus pertinente consiste à s’approprier pleinement cette technologie. L’intelligence artificielle peut nous aider à être plus objectifs, notamment dans les processus de recrutement. Elle offre également des outils performants en matière de prévision budgétaire, de planification des effectifs et d’optimisation du temps de travail. Pour une structure comme la nôtre, elle constitue une opportunité d’améliorer l’efficacité opérationnelle et la performance globale, tout en accompagnant la vision stratégique de l’entreprise. Certains cela n’avait pas été traité de façon exhaustive. Ici, le sujet est abordé avec davantage de profondeur, ce qui nous permet de mieux saisir les implications concrètes pour notre métier. C’est la première fois que cette thématique est abordée de manière aussi approfondie dans un cadre aussi structuré. Certes, j’ai récemment participé à une réunion à Abidjan avec des directeurs des ressources humaines du groupe bancaire, au cours de laquelle la question de l’intelligence artificielle avait été évoquée. reprochent souvent aux services RH un manque de transparence, voire du favoritisme dans les recrutements.

L’IA ne risque-t-e le d’aggraver perception ?

cette Je comprends que cette question revienne souvent. Mais il faut distinguer les perceptions des réalités de terrain. Dans le cadre que je Mais il faut reconnaître que En tant que professionnel des RH, quele approche vous semble la mieux indiquée dans le contexte sous régional ? connais le mieux, celui de notre banque au Gabon, les recrute

Propos recueillis par JRMA

AURÉLIEN FOUDA ATANGANA, EXPERT EN IA

On parle beaucoup d’emplois menacés. Est-ce une réalité ou une peur exagérée ? chives, cyber sécurité, accès fiable à internet et formation des équipes. On ne peut pas bâtir une stratégie d’IA solide sur des systèmes encore largement manuels. Quels secteurs sont aujourd’hui réellement touchés dans la CEMAC ? Le premier secteur, c’est la finance. Les banques au Cameroun et au Gabon utilisent déjà des outils d’automatisation pour le scoring crédit, la détection de fraude, la relation client et la gestion documentaire. On voit aussi des usages dans la prévision économique et monétaire, y compris au niveau régional, avec des travaux autour de la modélisation de l’inflation en zone CEMAC. Ensuite viennent les télécommunications, les médias numériques et la logistique, notamment autour des ports de Douala et Pointe-Noire. Mais il faut rester lucide : cela concerne encore surtout les grandes structures. C’est une réalité, mais il faut la nuancer. En CEMAC, l’IA ne détruit pas encore massivement l’emploi au sens industriel du terme. Le problème est plus subtil : elle réduit progressivement les besoins sur certains postes intermédiaires. Les fonctions les plus exposées sont les métiers répétitifs du tertiaire : saisie, support client, traitement documentaire, back-office bancaire, modération de contenus, certaines tâches comptables. Le vrai danger, ce n’est pas une vague de licenciements. C’est la baisse silencieuse des recrutements. On remplace moins. On automatise plus. Et dans des économies où le secteur formel est déjà étroit, cela produit des effets sociaux très lourds.

Certains présentent l’IA comme une chance pour la jeunesse d’Afrique centrale. Partagez-vous cet optimisme?

Oui, mais à condition d’être honnête sur les prérequis. La jeunesse de la CEMAC représente un formidable potentiel. Le continent africain, très jeune, peut bénéficier fortement de cette transition. Mais pour transformer ce potentiel en emplois réels, il faut investir massivement dans la formation. Aujourd’hui, il y a encore trop peu de filières spécialisées, trop peu de programmes universitaires adaptés et surtout une inadéquation entre les besoins du marché et les profils forcomportemental. Un candidat ne se résume pas à un score. L’expérience, la posture, la capacité d’intégration dans une équipe, la compatibilité avec la culture d’entreprise : tout cela nécessite encore le regard du professionnel. ments se font de manière transparente et objective. Nous lançons des appels à candidatures qui suivent un processus rigoureux. Les dossiers sont analysés sur la base de critères définis à l’avance, puis les candidats passent des tests psychotechniques et des évaluations automatisées. Ces tests sont corrigés de manière automatique par des systèmes algorithmiques, ce qui réduit justement les biais humains dans la première phase de sélection. Cela nous permet d’identifier les profils les plus performants sur la base de résultats mesurables.

Peut-on dire que les algorithmes décident à la place du recruteur ?

pas Non, absolument pas. Et c’est là qu’il faut éviter les fantasmes autour de l’intelligence artificielle. Les algorithmes interviennent comme des instruments d’aide à la décision. Ils fournissent une première lecture objective des résultats, des compétences et parfois des aptitudes comportementales à travers certains tests standardisés. Mais la décision finale reste humaine. En tant que responsable RH, je conserve toujours une part essentielle d’évaluation, notamment sur le plan psychologique, relationnel et Donc l’humain garde le dernier mot ? Toujours. C’est même un principe fondamental. L’IA apporte de la rigueur, de la rapidité et de l’objectivité, mais elle ne remplace pas le discernement humain. Nous croisons les résultats produits par les outils technologiques avec notre expertise métier. En réalité, les deux dimensions se complètent. La machine traite les données ; l’humain interprète les trajectoires. C’est cette alliance qui garantit une meilleure qualité des recrutements et une plus grande transparence. En une phrase, comment définiriez-vous la place de l’IA dans aujourd’hui ? les RH Je dirais que l’intelligence artificielle n’est pas là pour remplacer les ressources humaines, mais pour les rendre plus justes, plus rapides et plus stratégiques. més. Le risque, c’est que l’IA profite surtout à une petite élite urbaine très qualifiée, pendant que le reste du marché du travail décroche. Quel est, selon vous, le principal angle mort dans les pays de la CEMAC ? La gouvernance des données. On parle d’algorithmes, mais on oublie que sans données locales fiables, l’IA reste aveugle. Les modèles importés depuis l’Europe ou l’Amérique ne comprennent pas toujours les réalités sociales, linguistiques et économiques de l’Afrique centrale. Un algorithme conçu pour analyser un marché bancaire occidental ne reflète pas forcément les pratiques informelles, les profils de revenus irréguliers ou les réalités linguistiques de la sous-région. Autrement dit, il y a un risque d’importer une intelligence artificielle qui pense ailleurs et décide ici. C’est là que le sujet devient politique. Votre conclusion sur l’état réel de l’IA en CEMAC ? Je dirais ceci : en CEMAC, l’intelligence artificielle existe déjà, mais elle reste une modernité à deux vitesses. Entre Douala, Libreville et Bangui, les écarts sont considérables. Le vrai défi n’est pas d’adopter l’IA pour suivre une mode mondiale, mais de construire un modèle régional qui serve réellement l’emploi, la souveraineté numérique et la formation des jeunes. Sinon, l’IA risque de devenir moins une révolution qu’un nouveau miroir aux alouettes.

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