L’Africain est-il naturellement religieux ? Entre mythe, expérience spirituelle et crise de la foi

L’idée selon laquelle « l’Africain est naturellement religieux » est devenue l’une des affirmations les plus répandues dans les études consacrées aux sociétés africaines.

Pendant longtemps, plusieurs chercheurs et théologiens ont présenté la religiosité comme une caractéristique fondamentale de l’être africain. Selon cette perspective, l’Africain ne séparerait pas le monde visible du monde invisible. Sa vision de l’existence serait profondément marquée par la présence des ancêtres, des forces spirituelles et de Dieu.
Cette conception a été largement développée par plusieurs auteurs majeurs de la pensée religieuse africaine. Le théologien kényan John Mbiti, dans son ouvrage « African Religions and Philosophy » publié en 1970, a affirmé que la religion occupait une place centrale dans la vie africaine traditionnelle. Pour lui, l’Africain vit dans un univers où le religieux imprègne tous les aspects de l’existence: la naissance, la maladie, la mort, la famille, la politique et les relations sociales.
Dans la même perspective, Geoffrey Parrinder (« Religion in Africa », Praeger Publishers, 1969), E. Bolaji Idowu (« African Traditional Religion: A definition », New York, Orbis books, 1973) ou encore Adelumo Dopamu (« West African Traditional Religion », Macmillan Nigeria Publishers, 2005) ont insisté sur l’importance de la croyance religieuse dans les cultures africaines. Ces auteurs ont montré que les sociétés africaines traditionnelles n’étaient pas athées mais qu’elles possédaient leurs propres systèmes religieux, avec une conception de Dieu, des rites, des médiations spirituelles et des pratiques communautaires.
Traditions religieuses riches et complexes
Cette vision a profondément influencé la manière dont l’Afrique a été étudiée. Elle a permis de corriger certains préjugés coloniaux qui considéraient les peuples africains comme dépourvus de spiritualité ou de pensée religieuse élaborée. En affirmant que l’Afrique avait ses propres traditions religieuses riches et complexes, ces chercheurs ont contribué à réhabiliter la dignité culturelle du continent.
Cependant, cette affirmation d’une religiosité naturelle de l’Africain a également suscité des critiques. Parmi ceux qui ont remis en question cette idée figure le dominicain camerounais Eloi Messi Metogo.
Dans son ouvrage intitulé « Dieu peut-il mourir en Afrique ? » (Paris, Karthala, 1997), il pose une question provocatrice et dérangeante. Le titre fait directement référence à la célèbre formule de Friedrich Nietzsche: « Dieu est mort. » À travers cette interrogation, Eloi Messi ne cherche pas simplement à provoquer. Il veut inviter les chrétiens africains à réfléchir sur la solidité réelle de leur foi et sur l’avenir du christianisme sur le continent.
Pour lui, il faut abandonner une vision trop simpliste selon laquelle tous les Africains seraient spontanément croyants. L’Afrique, comme toutes les autres régions du monde, connaît l’existence de l’athéisme, de l’agnosticisme et de l’indifférence religieuse.
La grande originalité d’Eloi Messi Metogo est d’avoir osé remettre en question une idée presque devenue une évidence, celle d’un Africain naturellement tourné vers Dieu.
Selon lui, il existe et il a toujours existé des Africains qui ne croient pas en Dieu ou qui entretiennent un rapport très distant avec la religion. La foi n’est donc pas une caractéristique biologique ou culturelle automatique de l’Africain.
Pour défendre sa thèse, le dominicain camerounais s’appuie notamment sur une enquête réalisée autrefois par le sociologue Raymond Deniel auprès d’un échantillon de collégiens et de lycéens africains (« Religions dans la ville: croyances et changements sociaux à Abidjan », Abidjan, INADES-Éditions, 1975). Cette enquête révélait déjà l’existence de jeunes Africains qui exprimaient des positions athées ou agnostiques.
Cette réalité est également confirmée par certains intellectuels africains qui ont publiquement déclaré leur absence de croyance religieuse (cf. Sékou Traoré, « Les intellectuels africains face au marxisme », Paris, L’Harmattan, 1983). Comme dans toutes les sociétés humaines, l’Afrique connaît donc des personnes croyantes, mais aussi des personnes qui doutent, questionnent ou refusent l’existence de Dieu.
Le mérite d’Eloi Messi est de rappeler que l’Afrique ne doit pas être enfermée dans une image exotique d’un continent uniquement mystique et spirituel. Une telle représentation peut finalement devenir une autre forme de réduction de l’Afrique, même si elle semble positive au premier regard.
Dire que l’Africain est toujours religieux peut paraître valorisant, mais cela peut aussi empêcher de voir la diversité réelle des expériences africaines. Il existe des croyants fervents, des pratiquants occasionnels, des personnes indifférentes et des non-croyants.
La foi est une expérience humaine, pas une obligation culturelle.
L’autre aspect important de la réflexion d’Eloi Messi Metogo concerne la manière dont les Africains croyants vivent leur rapport à Dieu. Pour le théologien camerounais, le fait que beaucoup d’Africains soient religieux ne signifie pas nécessairement que leur foi repose toujours sur une profonde adhésion spirituelle ou une recherche désintéressée de Dieu.
Selon lui, une partie importante de la religiosité africaine possède une dimension fonctionnelle ou utilitariste. Autrement dit, on se tourne vers Dieu parce qu’on attend quelque chose de lui: la guérison d’une maladie, la réussite d’un projet, la protection contre les dangers, la prospérité matérielle ou la résolution d’un problème.
Cette approche n’est pas propre à l’Afrique. Dans toutes les sociétés humaines, les croyants peuvent parfois considérer Dieu comme celui qui intervient pour répondre à leurs besoins. La prière peut devenir une demande permanente d’assistance face aux difficultés de l’existence.
Mais, dans le contexte africain, marqué par la pauvreté, les crises économiques, les maladies et les incertitudes sociales, cette dimension prend une importance particulière. La religion devient parfois un espace où les populations cherchent des réponses que les institutions politiques et économiques ne parviennent pas à leur donner.
C’est dans ce sens qu’Eloi Messi analyse certains phénomènes religieux africains. Il ne nie pas la sincérité des croyants. Il ne dit pas que les Africains ne croient pas réellement. Il invite plutôt à interroger la nature de cette foi: est-elle une rencontre profonde avec Dieu ou simplement une stratégie pour obtenir des solutions aux problèmes de la vie?
Cette question rejoint une problématique déjà présente dans la littérature africaine, notamment dans l’œuvre de Mongo Beti.
Dans son célèbre roman « Le pauvre Christ de Bomba », Mongo Beti met en scène les relations complexes entre missionnaires chrétiens et populations africaines pendant la période coloniale.
À travers l’histoire du père Drumont, missionnaire confronté aux réalités africaines, l’auteur montre que certaines conversions au christianisme ne reposaient pas uniquement sur une adhésion spirituelle au message évangélique. Certaines personnes rejoignaient l’Église parce qu’elles y voyaient un moyen d’échapper au travail forcé, un moyen d’accéder à certains avantages liés à la présence coloniale.
L’Église
Les Tala, dans le roman, découvrent notamment que l’Église peut représenter un accès au monde du savoir, de la médecine, de l’éducation et d’une certaine proximité avec le pouvoir colonial.
La conversion devient alors parfois une stratégie de survie ou d’adaptation. On adhère au christianisme non nécessairement parce qu’on croit au message religieux, mais parce qu’on espère bénéficier de la puissance associée aux missionnaires occidentaux.
Mongo Beti soulève ainsi une question fondamentale: une religion reçue dans un contexte de domination politique et culturelle peut-elle être totalement séparée des rapports de pouvoir qui l’accompagnent ?
Cette interrogation rejoint celle d’Eloi Messi Metogo. Si certains Africains ont adopté le christianisme en raison des avantages sociaux ou matériels qu’il semblait offrir, que se passe-t-il lorsque ces avantages disparaissent ? Que devient une foi principalement fondée sur l’utilité ?
L’un des grands mérites du livre « Dieu peut-il mourir en Afrique ? » est d’adresser un avertissement aux responsables religieux africains eux-mêmes.
Eloi Messi Metogo invite les Églises à ne pas se laisser tromper par leurs propres succès apparents. Le nombre élevé de chrétiens, la multiplication des paroisses, la construction de grandes églises ou la croissance des séminaires peuvent donner l’impression que la foi africaine est définitivement solide.
Mais, selon lui, cette satisfaction pourrait être dangereuse.
Une Église qui se contente de compter ses fidèles sans examiner la profondeur de leur engagement risque de découvrir trop tard une crise semblable à celle qui touche plusieurs sociétés occidentales.
Depuis plusieurs décennies, l’Europe connaît en effet un recul important de la pratique religieuse. Les églises se vident, les vocations diminuent et beaucoup de personnes se déclarent sans religion.
Pour Eloi Messi, rien ne garantit que l’Afrique sera éternellement protégée contre ce phénomène. La crise de la foi qui touche l’Occident pourrait également atteindre le continent africain si les Églises ne prennent pas conscience des défis qui se présentent à elles.
Le christianisme africain ne doit donc pas seulement se réjouir de ses chiffres. Il doit aussi réfléchir à la qualité de la foi qu’il transmet.
La question essentielle n’est pas combien y a-t-il de chrétiens ? mais quel type de chrétiens sommes-nous en train de former ?
Une Église forte n’est pas seulement une Église remplie de fidèles. C’est une Église capable de transformer les consciences, de produire des hommes et des femmes engagés dans la justice, la solidarité et la dignité humaine.
À la critique d’Eloi Messi Metogo, on peut ajouter une autre dimension: la progression de l’athéisme ou de l’indifférence religieuse en Afrique pourrait aussi être liée à l’incapacité des responsables religieux à répondre aux souffrances concrètes des populations.
Car comment demander aux pauvres de garder confiance en Dieu lorsque ceux qui parlent en son nom semblent indifférents à leur détresse quotidienne ?
La faim, le chômage, les déguerpissements inhumains et brutaux, les injustices sociales, l’absence de soins médicaux et la précarité peuvent provoquer une crise spirituelle profonde. Une personne qui prie pendant des années sans voir aucune amélioration dans sa vie peut finir par se demander à quoi sert sa foi.
C’est précisément ce problème que Cheikh Hamidou Kane avait déjà posé dans son roman « L’Aventure ambiguë ».
Le personnage du roman interroge le rapport entre Dieu, la souffrance humaine et la survie. Lorsque les hommes religieux ne répondent pas aux besoins fondamentaux des pauvres, ceux-ci peuvent être tentés de chercher ailleurs ceux qui leur offrent une solution immédiate.
La question devient alors brutale: les pauvres resteront-ils attachés à Dieu si les hommes de Dieu ne se préoccupent pas de leur existence concrète ?
La foi ne se nourrit pas seulement de discours spirituels. Elle se nourrit aussi de gestes, de solidarité et de présence auprès de ceux qui souffrent.
La réflexion d’Eloi Messi Metogo
La réflexion d’Eloi Messi Metogo ne constitue pas seulement une remise en cause d’une idée largement répandue sur l’Afrique religieuse. Elle invite surtout à une interrogation plus profonde sur l’avenir du christianisme et du religieux sur le continent. En affirmant que l’Africain n’est pas naturellement croyant, mais qu’il peut le devenir ou cesser de l’être, le théologien camerounais rappelle une vérité fondamentale: aucune société n’est définitivement protégée contre la crise de la foi.
Pendant longtemps, beaucoup de responsables religieux africains ont considéré que le continent était devenu le nouvel espoir du christianisme mondial. Alors que les Églises européennes perdaient progressivement leurs fidèles, fermaient des séminaires et voyaient diminuer les vocations sacerdotales, l’Afrique apparaissait comme une terre de croissance religieuse. Les églises étaient pleines, les séminaires accueillaient de nombreux jeunes, les mouvements charismatiques se développaient et les célébrations attiraient des foules impressionnantes.
Cette réalité a parfois créé un sentiment d’autosatisfaction. Certains ont fini par croire que l’Afrique était naturellement destinée à rester chrétienne parce que l’homme africain serait spontanément tourné vers Dieu. C’est précisément contre cette illusion qu’Eloi Messi Metogo met en garde. Le dynamisme actuel des Églises africaines ne doit pas faire oublier que la foi est toujours fragile lorsqu’elle n’est pas constamment nourrie par une réflexion intellectuelle, une expérience spirituelle profonde et un engagement concret dans la société.
L’histoire de l’Occident devrait servir de leçon. Pendant des siècles, l’Europe s’est présentée comme le continent chrétien par excellence. Les cathédrales dominaient les villes, les institutions religieuses occupaient une place centrale dans l’éducation, la politique et la culture. Pourtant, en quelques décennies, une partie importante de la population s’est éloignée de la pratique religieuse. La modernité, le développement scientifique, l’individualisme et les déceptions liées aux institutions religieuses ont contribué à cette transformation.
Pourquoi l’Afrique échapperait-elle nécessairement à ce phénomène ? Rien ne permet de l’affirmer. Si les Églises africaines ne prennent pas au sérieux les questions nouvelles qui traversent les sociétés contemporaines, elles pourraient connaître à leur tour une crise de crédibilité.
L’un des défis majeurs concerne précisément la relation entre foi et souffrance humaine. Une religion qui parle uniquement du ciel en oubliant les réalités terrestres risque de perdre progressivement son influence auprès des populations. Les Africains, comme tous les peuples du monde, ne vivent pas seulement de spiritualité. Ils ont besoin de nourriture, de justice, d’éducation, de soins, de dignité et d’espérance concrète.
C’est ici que la réflexion de Cheikh Hamidou Kane dans « L’Aventure ambiguë » garde toute son actualité. À travers le personnage du maître Thierno et les interrogations de Samba Diallo, l’auteur sénégalais montre la tension entre la quête spirituelle et les exigences de la survie humaine. Une foi qui ne répond pas aux besoins fondamentaux de l’existence peut finir par apparaître comme incapable d’aider réellement l’homme.
Quel message transmettre à une population frappée par le chômage?
Cette question interpelle particulièrement les responsables religieux africains. Quel message transmettre à une population frappée par le chômage, la pauvreté, les injustices sociales et les humiliations quotidiennes ? Comment parler de l’amour de Dieu à des personnes qui voient parfois des responsables religieux vivre dans l’opulence pendant qu’elles-mêmes peinent à assurer leur subsistance ?
Il ne s’agit pas de réduire la mission de l’Église à une simple action sociale. La foi chrétienne ne se limite pas à donner du pain ou de l’argent. Mais elle ne peut pas non plus ignorer le cri des pauvres. Jésus lui-même n’a jamais séparé l’annonce du Royaume de Dieu de la compassion envers ceux qui souffrent. Il guérissait les malades, nourrissait les foules, accueillait les exclus. Sa parole était accompagnée d’actes.
L’Afrique religieuse de demain dépendra donc largement de la capacité des Églises à retrouver cette dimension prophétique. Elles devront éviter de devenir de simples institutions de célébration ou de conservation des traditions. Elles devront continuer à interroger les pouvoirs injustes, défendre les faibles et proposer une vision de l’homme qui dépasse les intérêts matériels.
La critique d’Eloi Messi Metogo est donc moins une attaque contre la religion qu’un appel à son renouvellement. En affirmant que Dieu peut « mourir » en Afrique, il ne dit pas que Dieu disparaîtra du continent. Il rappelle plutôt que certaines formes de religiosité peuvent disparaître si elles ne répondent plus aux attentes profondes des hommes et des femmes.
L’avenir de la foi en Afrique ne dépendra pas uniquement du nombre de baptêmes, de prêtres ou de fidèles présents dans les églises. Il dépendra surtout de la capacité des croyants et des responsables religieux à montrer que la relation avec Dieu transforme réellement la manière de vivre, de penser et de construire la société.
L’Africain n’est donc pas condamné à être religieux par nature. Il est un être humain libre, capable de croire, de douter, de chercher et même de refuser la foi. La responsabilité des Églises est précisément de proposer une expérience de Dieu suffisamment profonde, crédible et humaine pour que les générations futures choisissent encore de croire.
Jean-Claude Djéréké



