INTÉGRATION RÉGIONALELIBRE-PROPOSMAIN COURANTE

L’Union Africaine face au défi sécuritaire continental

Analyse des obstacles structurels à la construction d’un système de sécurité unifié contre le djihadisme et les extrémismes

Guy-Maurille Massamba

Note d’analyse stratégique

Introduction

Le continent africain est devenu, au cours de la dernière décennie, l’épicentre mondial du terrorisme djihadiste. Selon le Centre antiterroriste de l’Union Africaine (UA), plus de 3 200 attaques terroristes et 8 400 victimes civiles ont été recensées entre janvier et septembre 2024. L’Indice mondial du terrorisme 2025 attribue au seul Sahel 19 % de l’ensemble des attaques terroristes mondiales et 51 % des décès liés au terrorisme dans le monde. En Somalie, les pertes humaines imputables à al-Shabaab ont doublé par rapport à 2022, atteignant plus de 6 200 morts sur l’année écoulée. La menace s’étend désormais du bassin du lac Tchad aux côtes du golfe de Guinée, de la Corne de l’Afrique au nord du Mozambique.

Face à cette escalade, l’UA dispose d’un cadre institutionnel ambitieux — l’Architecture africaine de paix et de sécurité (APSA), établie en 2002 — qui, sur le papier, couvre l’ensemble du spectre sécuritaire, de l’alerte précoce à la reconstruction post-conflit. Pourtant, la capacité opérationnelle réelle de cette architecture demeure très en deçà des défis auxquels le continent fait face. Le présent article analyse les obstacles structurels, politiques, financiers et stratégiques qui entravent la constitution d’un système de sécurité continental véritablement unifié et efficace.

I. Une architecture institutionnelle ambitieuse mais inopérante

1.1. Les cinq piliers de l’APSA : un dispositif théoriquement complet

L’APSA repose sur cinq piliers complémentaires : le Conseil de paix et de sécurité (CPS), organe décisionnel central ; le Groupe des sages, chargé de la diplomatie préventive et de la médiation ; le Système continental d’alerte rapide (CEWS), conçu pour détecter les crises naissantes ; la Force africaine en attente (ASF), destinée au déploiement rapide d’opérations de soutien à la paix ; et le Fonds pour la paix, censé garantir l’autonomie financière de l’ensemble. Ce dispositif est articulé avec les Communautés économiques régionales (CER) et les Mécanismes régionaux (MR), selon un principe de subsidiarité qui confère aux organisations sous-régionales la responsabilité première de la gestion des crises dans leurs zones respectives.

Sur le plan normatif, l’UA a également adopté la Convention de l’Organisation de l’unité africaine sur la prévention et la lutte contre le terrorisme, un Plan d’action stratégique global continental de lutte contre le terrorisme, et créé un Comité ministériel sur le terrorisme destiné à soutenir les États membres et les entités régionales. La feuille de route « Faire taire les armes à l’horizon 2030 », inscrite dans l’Agenda 2063, complète cette ambition en fixant un objectif politique de long terme.

1.2. L’écart béant entre architecture formelle et capacité opérationnelle

L’exemple le plus frappant de ce décalage est celui de la Force africaine en attente. Déclarée à pleine capacité opérationnelle en 2016, l’ASF n’a jamais été déployée en tant que telle. La revue stratégique de la Force, demandée par le CPS dès 2023, a connu des retards répétés, la Commission de l’UA invoquant elle-même des déficits de financement comme cause principale. Des consultations techniques se sont tenues à Alger fin 2024 puis à Accra en octobre 2025, mais le processus d’alignement de l’ASF sur la doctrine actualisée des opérations de soutien à la paix de l’UA reste inachevé.

Cette inertie s’explique par des difficultés de coordination politique, de préparation logistique et d’interopérabilité entre les contingents des cinq régions. Mobiliser une force en attente à travers 55 États aux capacités militaires, policières et civiles hétérogènes, et dont l’appétit pour les opérations de paix varie considérablement, s’est révélé une tâche bien plus complexe que ne le suggérait le Protocole du CPS.

II. La fragmentation régionale : des réponses éclatées à une menace transnationale

2.1. La prolifération des mécanismes ad hoc

Faute d’une ASF fonctionnelle, le paysage sécuritaire africain est dominé par une multiplicité de mécanismes ad hoc, chacun répondant à une menace spécifique dans un espace géographique délimité : la Force multinationale mixte (MNJTF) dans le bassin du lac Tchad contre Boko Haram et l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP) ; l’Initiative d’Accra pour protéger les États côtiers ouest-africains ; la mission de la SADC au Mozambique (SAMIM) contre Ahlu Sunna Wal Jama à Cabo Delgado ; la mission de l’UA en Somalie (AUSSOM, successeur de l’ATMIS) face à al-Shabaab. Ces dispositifs fonctionnent selon leurs propres logiques opérationnelles, sans véritable unification sous l’égide de l’ASF ni coordination stratégique centralisée.

La MNJTF illustre à la fois les potentialités et les vulnérabilités de cette approche fragmentée. Seul mécanisme régional véritablement opérationnel, il a été affaibli par le retrait du Niger en mars 2025, créant un risque de vide sécuritaire susceptible d’être exploité par les groupes terroristes. Cet épisode révèle la fragilité intrinsèque de coalitions qui dépendent de la volonté politique fluctuante de chaque État membre.

2.2. La rupture sahélienne et l’effritement de la CEDEAO

Le défi le plus sévère pour la cohérence sécuritaire régionale provient du Sahel central. Les juntes militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger, arrivées au pouvoir par des coups d’État successifs, ont formalisé leur retrait de la CEDEAO le 29 janvier 2025 et constitué l’Alliance des États du Sahel (AES), un bloc militaire souverainiste qui rejette les cadres de coopération préexistants. Ces trois États ont également expulsé les forces françaises et américaines qui fournissaient un appui sécuritaire et en matière de renseignement, leur préférant le soutien du groupe russe Africa Corps (anciennement Wagner).

Cette rupture crée un paradoxe stratégique majeur. Les trois pays de l’AES sont précisément ceux où la menace djihadiste est la plus intense : Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), affilié à al-Qaïda, et l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) y gagnent du terrain malgré les opérations militaires. Le siège prolongé imposé par le JNIM à plusieurs villes maliennes, qui a poussé la communauté internationale à appeler ses ressortissants à quitter le pays, témoigne d’un effondrement sécuritaire que le partenariat avec Africa Corps n’a pas permis d’endiguer. En se désolidarisant des cadres régionaux et continentaux, l’AES prive le système sécuritaire panafricain de sa cohérence là où elle est le plus nécessaire.

III. Le déficit de financement : un obstacle existentiel

3.1. L’insuffisance chronique des ressources propres

L’autonomie financière est la condition sine qua non d’un système de sécurité continental crédible. Or, le Fonds pour la paix de l’UA, malgré les réformes engagées dans le cadre de l’Agenda 2063, reste largement sous-doté. La dépendance à l’égard des financements extérieurs — européens, onusiens, bilatéraux — crée une vulnérabilité structurelle. Les coupes massives dans l’aide étrangère américaine annoncées début 2025 illustrent la précarité de ce modèle : une décision prise à Washington peut compromettre des programmes critiques sur l’ensemble du continent.

L’appel humanitaire 2025 du HCR pour le Sahel, d’un montant de 409,7 millions de dollars, n’a été financé qu’à 32 %, entraînant des coupes dans les services d’éducation et de santé. Cette sous-dotation humanitaire est le reflet d’un problème plus profond : les États africains, contraints d’allouer une part croissante de leurs budgets nationaux à la lutte antiterroriste, détournent des fonds indispensables aux services sociaux et aux programmes de développement, alimentant ainsi le cercle vicieux qu’ils cherchent à briser.

3.2. La résolution 2719 : une avancée en attente de concrétisation

L’adoption par le Conseil de sécurité de l’ONU de la résolution 2719 constitue une avancée théorique significative : elle autorise pour la première fois le recours aux contributions réparties de l’ONU pour financer des opérations de soutien à la paix dirigées par l’UA. Plusieurs États membres et le représentant spécial du Secrétaire général pour l’Afrique de l’Ouest ont exprimé leur soutien à sa mise en oeuvre. Néanmoins, la traduction concrète de cette résolution en flux financiers réguliers et prévisibles reste un défi politique considérable, dans un contexte où le multilatéralisme est lui-même affaibli.

IV. Les interférences géopolitiques : la sécurité africaine dans la compétition des puissances

4.1. La Russie et le modèle Africa Corps

L’implication croissante de la Russie, à travers Africa Corps (anciennement lié au groupe Wagner), dans plusieurs théâtres africains — Mali, Burkina Faso, Niger, République centrafricaine — complexifie considérablement le paysage sécuritaire. Pour les juntes sahéliennes, le partenariat avec Moscou est présenté comme un exercice de souveraineté retrouvée par contraste avec la tutelle perçue de l’ancienne

puissance coloniale française. Toutefois, ce partenariat se substitue aux cadres de coopération multilatéraux plutôt qu’il ne les complète, créant des zones de non-coordination qui fragmentent la réponse continentale.
Plus fondamentalement, le recours à des acteurs sécuritaires privés étrangers contourne les mécanismes de redevabilité, de protection des civils et de respect des droits humains que l’APSA s’efforce d’intégrer dans les opérations de paix africaines. Il consacre également un modèle bilatéral qui affaiblit la logique collective sur laquelle repose l’ensemble de l’architecture de sécurité continentale.

4.2. Le désengagement occidental et l’incertitude américaine

Le retrait des forces françaises du Sahel (opération Barkhane, puis Takuba), le départ des troupes américaines du Niger et les coupes drastiques dans l’aide étrangère américaine depuis début 2025 ont créé un vide sécuritaire et financier que ni l’UA ni les CER ne sont en mesure de combler à court terme. Ce désengagement occidental coïncide avec une tendance globale au repli des puissances traditionnelles sur leurs intérêts intérieurs, dans un contexte marqué par la montée des populismes et le déclin des institutions multilatérales.

L’International Crisis Group a formulé un diagnostic lucide à l’approche du sommet de l’UA de février 2025 : si les dirigeants africains ne prennent pas une plus grande responsabilité dans la prévention des conflits sur le continent, il est fort possible que personne ne le fasse à leur place. Cette réalité rend d’autant plus urgente la nécessité de surmonter les obstacles internes à l’unification sécuritaire continentale.
V. Les causes profondes de l’extrémisme : l’angle mort de la réponse sécuritaire.

5.1. Le terreau socioéconomique du recrutement djihadiste

L’approche militaire, aussi nécessaire soit-elle, ne peut suffire à endiguer la menace djihadiste si les causes profondes du recrutement ne sont pas traitées. Chaque mois, un million de jeunes Africains entrent sur le marché du travail, mais moins d’un sur quatre trouve un emploi dans le secteur formel. Cette pression démographique, couplée à la pauvreté, à la corruption et à la faiblesse des services publics, crée un vivier de recrutement que les groupes extrémistes exploitent avec une redoutable efficacité. Dans certaines régions, l’adhésion à un groupe armé constitue le seul moyen de subsistance accessible aux jeunes.Les violences intercommunautaires, exacerbées par les compétitions pour les ressources naturelles et les effets du changement climatique — sécheresses, inondations, déplacements de populations —, constituent un facteur aggravant. Le terrorisme se nourrit de la défaillance de la gouvernance locale : là où l’État est absent ou prédateur, les groupes armés se posent en pourvoyeurs alternatifs de justice, de sécurité et de services sociaux.

5.2. La démocratie fragilisée, l’autoritarisme renforcé

La résurgence des changements anticonstitutionnels de gouvernement à travers le continent — coups d’État au Mali, en Guinée, au Burkina Faso, au Niger, au Gabon, au Soudan — affaiblit les institutions démocratiques qui constituent, selon l’UA elle-même, le rempart le plus durable contre l’extrémisme. Les régimes militaires tendent à privilégier la réponse sécuritaire au détriment de la gouvernance inclusive, de l’état de droit et du respect des droits humains, créant les conditions mêmes qui alimentent la radicalisation.

Le lien entre gouvernance démocratique et sécurité durable a été souligné avec force par la vice-secrétaire générale de l’ONU devant le Conseil de sécurité : les institutions démocratiques solides, une gouvernance centrée sur les citoyens, le respect des droits humains, l’accès aux services de base et un développement inclusif sont des préconditions à toute stratégie antiterroriste viable. Un système de sécurité continental qui n’intègrerait pas cette dimension resterait condamné à traiter les symptômes sans s’attaquer à la maladie.

VI. La mutation des menaces : une complexité croissante

Les difficultés de l’UA sont amplifiées par l’évolution rapide de la nature même des menaces. Les groupes terroristes actifs en Afrique font preuve d’une capacité d’adaptation remarquable. Ils mutualisent désormais leurs ressources financières, humaines et technologiques. L’utilisation croissante de drones armés par les groupes djihadistes, documentée par l’Africa Center for Strategic Studies, étend leur portée et leur létalité. En Somalie, les capacités d’al-Shabaab se sont renforcées grâce à une coopération accrue avec les Houthis du Yémen, ajoutant une dimension transnationale qui dépasse largement le cadre régional.

Les réseaux terroristes exploitent également les outils numériques pour le recrutement, la propagande et la coordination opérationnelle, tandis que le financement par le trafic illicite de ressources naturelles — or, diamants, bois, faune sauvage — leur assure une autonomie financière qui les rend moins dépendants des soutiens extérieurs. Cette sophistication croissante exige une réponse qui aille au-delà de la simple force militaire et intègre le renseignement, la cyberdéfense, la lutte contre le blanchiment et le contrôle des frontières — autant de domaines où les capacités nationales et régionales demeurent très inégales.

VII. Perspectives et conditions d’une efficacité accrue

Malgré la sévérité de ce diagnostic, la question n’est pas tant de savoir si l’Afrique a besoin d’un système de sécurité continental — l’évidence est là — que d’identifier les conditions sous lesquelles il pourrait devenir fonctionnel. Plusieurs pistes méritent d’être explorées.
L’intégration des mécanismes ad hoc dans le cadre de l’ASF. Plutôt que de déplorer la prolifération des coalitions régionales, l’UA pourrait s’efforcer de les consolider sous un cadre unifié qui préserve leur agilité tout en assurant la cohérence stratégique. La revue stratégique de l’ASF en cours offre une fenêtre d’opportunité à cet égard.

Le financement durable et prévisible. La mise en oeuvre effective de la résolution 2719, combinée au renforcement du Fonds pour la paix par des mécanismes endogènes (prélèvements sur les importations, contributions obligatoires indexées sur le PIB), est une condition nécessaire. L’initiative CONNECT, portée par l’ONUDC et conçue par et pour l’Afrique, offre un exemple de plateforme multilatérale capable de générer des synergies.

L’approche holistique. Tout système de sécurité continent qui n’intègrerait pas le développement économique, l’emploi des jeunes, la gouvernance démocratique et la justice sociale comme composantes centrales serait voué à l’échec. La lutte antiterroriste ne peut être dissociée de la lutte contre les inégalités.

Le réengagement diplomatique avec le Sahel. L’UA doit trouver les voies d’un dialogue avec les États de l’AES, non pour légitimer les changements anticonstitutionnels de gouvernement, mais pour éviter que l’exclusion de ces pays des cadres régionaux n’aggrave encore l’insécurité collective. Le nouveau président de la Commission de l’UA, élu en février 2025, porte cette responsabilité particulière.

Conclusion

L’Union Africaine n’est pas, en l’état actuel, en capacité de déployer un système de sécurité continental véritablement unifié et efficace contre le djihadisme et les extrémismes. Les obstacles sont à la fois institutionnels (l’écart entre architecture formelle et capacité opérationnelle), politiques (la fragmentation régionale et les souverainismes nationaux), financiers (la dépendance aux bailleurs extérieurs), géopolitiques (l’interférence des puissances étrangères) et structurels (la persistance des causes socioéconomiques de la radicalisation).

Toutefois, l’idée directrice qui fonde l’APSA — des solutions africaines aux problèmes africains, portées et dirigées par l’Afrique — conserve toute sa pertinence, et peut-être plus que jamais à l’heure où les puissances extérieures se détournent. Le chemin vers un système de sécurité continental fonctionnel ne passe ni par une rupture avec l’existant, ni par une révolution institutionnelle, mais par une approche intégrée qui comble simultanément les déficits institutionnels, financiers, logistiques et normatifs. L’ASF, malgré ses retards, conserve un potentiel réel. Mais elle ne deviendra pleinement opérationnelle que si les États membres acceptent de subordonner une part de leur souveraineté sécuritaire à l’intérêt collectif continental — un choix politique qui reste, en définitive, la clé de voûte de tout l’édifice.

Guy-Maurille Massamba

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