Or camerounais : un secteur qui brille mais dont les chiffres vacillent
Dans les forêts et les rivières de la région de l’Est du Cameroun, l’or continue d’attirer convoitises et investisseurs. Pourtant, derrière l’éclat du métal précieux, les interrogations s’accumulent.

La publication en 2025 des rapports de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE), notamment celui couvrant l’année 2023, a mis en lumière plusieurs anomalies dans la gouvernance du secteur aurifère. Entre incohérences statistiques, inquiétudes des communautés locales et silence jugé troublant du Comité ITIE Cameroun, la question de la transparence revient au centre du débat.
Premier sujet de préoccupation : la question de la propriété effective des entreprises opérant dans le secteur extractif. Selon les données du rapport ITIE 2023, seules 2 sociétés sur 19 ont transmis leurs informations relatives à leurs véritables propriétaires. Autrement dit, près de 90 % des entreprises concernées n’ont pas fourni ces données pourtant essentielles pour identifier les bénéficiaires réels des activités minières.
Selon une source proche du Comité ITIE, la situation mérite une réaction rapide. « Les chiffres révélés dans le rapport ITIE interrogent forcément. L’écart entre les données douanières et celles des sources internationales mérite des explications sérieuses, pas seulement des haussements d’épaules. Le secteur minier n’est pas un jeu de cache-cache statistique. Il faut renforcer les mécanismes de déclaration et de suivi. Sans cela, l’or continuera de voyager discrètement pendant que l’État comptera les grammes manquants. »
Car au-delà de la question de la propriété effective, une autre anomalie alimente les discussions : celle des statistiques liées à l’exportation de l’or. Les chiffres officiels des Douanes évoquent environ 22,3 kilogrammes exportés, alors que certaines sources internationales estiment ce volume à près de 15,2 tonnes, dont une grande partie à destination des Émirats arabes unis. L’écart est si important qu’il suscite interrogations et inquiétudes chez les observateurs du secteur.
En tenant compte de la production industrielle et de l’or formel non comptabilisé, certaines estimations évoquent des pertes fiscales pouvant atteindre environ 165 milliards de francs CFA. Une somme considérable, équivalant à plusieurs fois le budget annuel de certains ministères sectoriels.
Une source proche de l’administration minière reconnaît d’ailleurs que la question de la traçabilité reste un défi majeur. « La question de la traçabilité de l’or est un défi réel. Entre exploitation artisanale, circuits informels et exportations déclarées ailleurs, le métal peut changer de nationalité plus vite qu’un passeport diplomatique. Les autorités travaillent à améliorer le contrôle et la formalisation du secteur. Mais il faut aussi reconnaître que la gouvernance minière ne se réforme pas en un coup de pioche. »
Sur le terrain, dans les zones aurifères de la région de l’Est, la problématique dépasse largement le cadre des statistiques. Les communautés riveraines dénoncent depuis plusieurs années les conséquences environnementales et sociales de l’exploitation minière. Déforestation, pollution des cours d’eau et abandon de sites d’exploitation font partie des préoccupations régulièrement exprimées.
Les habitants évoquent aussi la présence d’opérateurs étrangers et des tensions liées à l’accès aux terres. Dans certains villages, l’activité aurifère transforme profondément le paysage et l’économie locale, sans toujours produire les retombées attendues pour les populations.
Une source issue de la société civile résume ce sentiment avec gravité : « Les communautés de l’Est vivent au quotidien les effets de l’exploitation aurifère. Elles voient les machines, la poussière et les trous dans la terre, mais rarement les bénéfices promis. La transparence ne doit pas rester un mot élégant dans un rapport. Elle doit se traduire sur le terrain. Sinon, l’or continuera de briller mais surtout pour ceux qui ne vivent pas autour des mines. »
Dans ce contexte, la question de l’orpaillage artisanal occupe également une place centrale. Dans plusieurs localités, cette activité constitue une source essentielle de revenus pour les populations locales, mais elle évolue souvent dans un cadre informel.
Une source proche du secteur artisanal estime que cette situation complique la traçabilité du métal. « Dans l’Est, l’or est partout, sauf parfois dans les données officielles. Les orpailleurs travaillent souvent dans des conditions précaires et beaucoup d’or échappe aux circuits formels. Tant que l’activité artisanale ne sera pas réellement organisée et accompagnée, la traçabilité restera un casse-tête. On creuse la terre pour trouver de l’or, mais il faut aussi creuser dans les règles pour trouver la transparence. »
Pour les économistes, les enjeux dépassent largement le secteur minier lui-même. Les ressources aurifères représentent un potentiel économique considérable pour le Cameroun, à condition que leur exploitation soit correctement encadrée et que les recettes fiscales soient effectivement captées par l’État.
Un expert économique proche du dossier insiste sur cette dimension stratégique. « Les pertes fiscales évoquées dans le secteur aurifère doivent être prises au sérieux. Quand des milliards de francs CFA s’évaporent, ce ne sont pas seulement des chiffres qui disparaissent, ce sont des écoles, des routes ou des centres de santé qui ne verront pas le jour. L’or est censé enrichir un pays. S’il enrichit surtout les circuits opaques, alors ce n’est plus une mine… c’est une fuite. »
Face à ces constats, plusieurs organisations de la société civile appellent désormais à une réaction des autorités et du Comité ITIE Cameroun. Elles plaident notamment pour une mission d’observation sur les sites aurifères, une meilleure application des exigences de transparence et une révision des mécanismes de gouvernance du secteur.
Car dans l’Est du Cameroun, l’or continue de sortir du sol. La question reste désormais de savoir si, au-delà de la richesse géologique, le pays saura transformer ce métal précieux en richesse durable et partagée. Entre statistiques incertaines, attentes des communautés et enjeux économiques majeurs, le secteur aurifère camerounais se trouve à un moment charnière. Et dans cette équation, la transparence pourrait bien être la véritable pépite à extraire.
Jean -René Meva’a Amougou


