Sécurité au travail : Derrière la chute des chiffres, l’ombre persistante du risque

À Yaoundé, la double célébration portée par la CNPS (Caisse nationale de prévoyance sociale) a mis au jour un paradoxe troublant : les accidents déclarés reculent, mais les dangers, eux, continuent de prospérer dans le silence des ateliers, des chantiers et de l’informel.

À Yaoundé, le 27 avril dernier, la scène avait tout du rituel institutionnel : pupitre solennel, rangs serrés d’experts, langage feutré des cérémonies officielles. Pourtant, derrière les discours de circonstance prononcés à l’ouverture de la 30e Journée africaine de la prévention des risques professionnels et de la 24e Journée mondiale de la sécurité et santé au travail, un constat plus rugueux affleure. Au Cameroun comme ailleurs sur le continent, la sécurité au travail demeure un angle mort du développement. Le chiffre brandi par la CNPS a de quoi séduire : 532 accidents de travail et maladies professionnelles déclarés en 2023, contre 258 en 2025. Une chute spectaculaire, presque trop belle pour être vraie. Alain Noël Olivier Mekulu Mvondo Akame, le directeur général de l’institution, lui-même s’est gardé de tout triomphalisme. Car derrière la baisse statistique se cache une question plus dérangeante : assiste-t-on à une amélioration
réelle des conditions de travail ou à une sous-déclaration chronique des sinistres ?
C’est là tout le nœud du problème. Dans une économie marquée par la précarité de l’emploi, la peur de perdre son poste pèse lourdement sur la parole des travailleurs. Beaucoup se taisent, encaissent la blessure, rentrent chez eux avec une douleur tue et un salaire sauvé. À cela s’ajoute le vaste continent de l’informel, où l’ouvrier non immatriculé, le manœuvre journalier ou le conducteur improvisé échappent aux radars administratifs autant qu’aux statistiques officielles. Les secteurs cités (BTP, transports, agroforesterie ) disent à eux seuls la cartographie du risque. Chantiers sans équipements adéquats, routes devenues couloirs d’épuisement, travaux agricoles exposés aux machines, aux produits chimiques et aux intempéries : ici, le danger n’est pas l’exception, il est souvent la norme silencieuse.
L’autre bascule est venue du rappel de l’OIT (Organisation internationale du travail) : la santé au travail ne se limite plus aux fractures visibles. Le stress, les humiliations hiérarchiques et la pression du rendement s’imposent désormais comme des menaces majeures. En clair, le mal-être au bureau devient aussi politique qu’une chute d’échafaudage.
À l’horizon 2040, la question dépasse la simple production de recommandations. Elle touche à la capacité de l’État et des employeurs à contextualiser enfin les risques. Derrière le protocole, c’est un choix de société : considérer la santé du travailleur comme le socle même de la dignité économique Reste à savoir si les actes suivront enfin des mots, au-delà des tribunes et des bilans annuels.



