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Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines: la question du compromis face à la logique de la rupture

« Îles de tempête » (Présence Africaine, 1973) est la dernière œuvre théâtrale écrite par l’écrivain ivoirien Bernard Dadié.

À travers cette pièce, l’auteur revient sur le combat pour l’indépendance d’Haïti. Mais, au-delà de la simple évocation historique, Dadié pose une question toujours actuelle: comment un peuple opprimé doit-il se comporter face à une ancienne puissance coloniale ? Doit-il privilégier le dialogue et le compromis ou choisir la rupture totale pour préserver sa liberté ?

Le personnage central de cette réflexion est Toussaint Louverture, figure emblématique de la révolution haïtienne. Son projet politique était marqué par une volonté de réconciliation. Il ne souhaitait pas nécessairement une séparation radicale avec la France. Il imaginait plutôt une société nouvelle dans laquelle l’ancien colonisateur et l’ancien colonisé pourraient vivre dans une relation plus juste et fraternelle. Pour lui, la liberté des anciens esclaves ne signifiait pas forcément une haine de la France, mais une transformation profonde des rapports entre les deux peuples.

Cette vision était contestée par Jean-Jacques Dessalines, compagnon de lutte de Toussaint. Dessalines considérait que l’expérience coloniale avait montré l’impossibilité d’une véritable égalité avec la France. La seule voie possible, à ses yeux, était l’indépendance complète et la rupture définitive avec l’ancienne puissance coloniale. Là où Toussaint croyait encore à la possibilité d’un compromis, Dessalines voyait surtout le danger d’une nouvelle domination.

Le peuple haïtien, lui, réclamait une liberté totale. Il multiplia alors les manifestations dans la rue. Face à cette contestation, le pouvoir français décida de réagir par la force. Sous l’autorité de Napoléon Bonaparte, l’armée française fut envoyée pour reprendre le contrôle de l’île. La répression fut violente. Pour éviter un massacre de son peuple, Toussaint Louverture choisit la voie du dialogue. Il accepta de rencontrer le général français Brunet afin de trouver une solution.

C’est au cours de cette démarche qu’il fut arrêté. Déporté en France, il fut emprisonné au Fort de Joux, dans le Jura, où il mourut en 1803. Son destin reste tragique. Car cet homme, qui avait cru à la possibilité d’une relation équilibrée avec l’ancienne puissance coloniale, fut finalement victime de cette confiance.

L’histoire de Toussaint Louverture présente certaines ressemblances avec celle de Laurent Gbagbo. Comme Toussaint, Gbagbo a longtemps privilégié une approche fondée sur la discussion, le compromis et la confiance dans la possibilité d’une solution politique. Il pensait qu’une relation apaisée avec la France et avec les acteurs internationaux était possible malgré les tensions.
Avant la crise postélectorale de 2011, l’ancien président participa à des discussions avec la rébellion à Lomé, Marcoussis, Accra, Ouagadougou et Pretoria. Lors de ces rencontres, il fit des concessions importantes: nomination de rebelles dans son gouvernement, acceptation de la candidature d’Alassane Ouattara à l’élection présidentielle alors que la question de son éligibilité faisait débat.

Malgré ces gestes qui peuvent être perçus comme une volonté de réconciliation, la crise de 2011 aboutit à une intervention militaire internationale et au bombardement de la résidence présidentielle. Le kidnapping et le transfert de Laurent Gbagbo à La Haye furent vécus par une bonne partie de la population comme une humiliation et comme une forme de déportation politique. Plus tard, il fut acquitté par la justice internationale et retourna en Côte d’Ivoire. Toutefois, son exclusion de la compétition présidentielle de 2025 raviva le sentiment que les compromis consentis dans le passé n’avaient finalement pas produit les résultats espérés.

Cette comparaison entre Toussaint Louverture et Laurent Gbagbo ouvre donc un débat plus large sur la stratégie des peuples dominés ou des dirigeants confrontés à des rapports de force inégaux. Le compromis est-il toujours une bonne solution ? La modération est-elle toujours récompensée ? Peut-on obtenir justice en faisant confiance à ceux qui disposent d’un pouvoir supérieur ?

L’Histoire semble montrer que les peuples qui obtiennent leur liberté sont ceux qui ont fait preuve de fermeté. Le choix de Dessalines, qui exigeait une rupture totale avec la France, peut apparaître après coup comme une stratégie plus efficace. Haïti devint indépendante en 1804. Cependant, la fermeté seule ne garantit pas toujours le succès. Le défi consiste peut-être à trouver un équilibre entre ouverture et vigilance, entre dialogue et défense des intérêts fondamentaux.

La réflexion de Bernard Dadié demeure donc profondément actuelle. À travers « Îles de tempête », il ne raconte pas seulement l’histoire d’Haïti. Il interroge la manière dont les peuples africains et les peuples anciennement colonisés doivent penser leur rapport au monde.

La tragédie de Toussaint Louverture soulève une autre question: certaines valeurs comme le pardon, la douceur et la confiance peuvent-elles guider les relations entre États ? Dans l’arène politique internationale, où dominent les intérêts et les rapports de force, ces valeurs ne peuvent-elles pas causer la perte des plus faibles ?
L’expérience de Toussaint Louverture rappelle une vérité difficile: la bonne volonté d’un dirigeant ne suffit pas toujours lorsque l’autre partie refuse une véritable égalité. Celle de Laurent Gbagbo montre également que les concessions politiques ne garantissent pas automatiquement la paix ou la reconnaissance.

En un mot, faut-il croire comme Toussaint au compromis avec ceux qui ont historiquement dominé ou faut-il, comme Dessalines, considérer que seule une rupture claire permet de construire une véritable liberté ? Telle est la question de fond que pose le patriarche de la littérature ivoirienne dans la pièce de théâtre « Îles de tempête ».


Jean-Claude Djéréké

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