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Traditions et biodiversité : quand les chefs retirent le pangolin du festin

Sous les frondaisons des dignitaires traditionnels, cette viande quitte les fastes de la table pour entrer dans le cercle précieux des trésors à préserver.

Le pangolin d’Afrique centrale

Le message est clair, presque solennel. Au Cameroun, des chefs traditionnels appellent à tourner la page de la consommation du pangolin. Non par reniement des usages anciens, mais au nom d’une responsabilité nouvelle : préserver un animal devenu l’un des symboles les plus fragiles des forêts du bassin du Congo.

Dans les chefferies comme dans les villages, le pangolin n’est pas seulement une créature discrète qui se déplace à pas feutrés sous la canopée. Il appartient à l’imaginaire collectif. Certaines communautés lui prêtent des vertus de sagesse, d’autres y voient un marqueur des équilibres entre l’homme et la nature.

Le voir disparaître reviendrait à arracher quelques pages d’un livre que les ancêtres ont commencé à écrire. « La tradition ne consiste pas à tout conserver sans discernement. Elle consiste aussi à protéger ce qui nous a été confié », explique un chef traditionnel de la région du Centre. Pour lui, les autorités coutumières ont aujourd’hui le devoir d’accompagner les changements de comportement et de sensibiliser les jeunes générations.

Cette prise de position est saluée par les organisations de protection de la nature. Au sein du Fonds mondial pour la nature (WWF), les spécialistes rappellent que le pangolin figure parmi les mammifères les plus victimes du braconnage et du commerce illégal au monde. Ses écailles et sa viande alimentent des trafics transfrontaliers qui fragilisent déjà plusieurs espèces présentes en Afrique centrale. « L’implication des autorités traditionnelles constitue un levier majeur », estime un responsable d’une ONG environnementale basée à Yaoundé. «Les lois existent, mais les mentalités évoluent plus rapidement lorsque les messages viennent des gardiens des coutumes. »

Même son de cloche chez les acteurs de la conservation réunis au sein de l’association LAGA, spécialisée dans la lutte contre le trafic des espèces protégées. Ses responsables soulignent que la sauvegarde du pangolin ne relève pas seulement de la biodiversité, elle touche également à l’identité culturelle des peuples forestiers.

Réinvention
Dans cette bataille, la gastronomie est invitée à se réinventer. Des cuisiniers et promoteurs de la cuisine camerounaise plaident pour une valorisation des produits locaux durables. « Notre patrimoine culinaire est suffisamment riche pour se passer d’espèces menacées », assure un chef de cuisine de Douala. Poissons d’eau douce, légumes traditionnels, tubercules et épices locales composent déjà une partition capable de faire chanter les papilles sans mettre la nature en danger.
L’art aussi s’invite dans le plaidoyer. Plusieurs créateurs proposent de faire du pangolin un motif de peinture, de sculpture ou de mode plutôt qu’un plat de circonstance. Dans leurs œuvres, l’animal devient ambassadeur d’une forêt qui nourrit autant les imaginaires que les assiettes.

Ainsi, sous les arbres géants des forêts camerounaises, un nouveau récit se dessine. Le pangolin quitte peu à peu les marmites pour entrer dans le patrimoine vivant. Et les chefs traditionnels, loin de trahir l’héritage des ancêtres, rappellent qu’une culture ne survit que lorsqu’elle sait protéger ses trésors. Dans ce combat, la nature et la tradition semblent enfin partager la même table.

Jean-René Meva’a Amougou

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