Entre la trêve observée par les combattants, la critique formelle des facteurs de guerre et les encouragements du Pape à une sortie de crise, la ville de Bamenda a offert un spectacle au- delà d’une simple liturgie.

Le Pape s’en est allé du Cameroun. Après une visite pontificale de trois jours dans le pays de Paul Biya, Léon XIV est en Angola où il porte désormais le message de la paix. Sa venue au Cameroun, sa critique franche et directe des entraves à la paix, ont offert, au-delà du liturgique, un moment de médiation entre les citoyens et leurs dirigeants. En la matière, l’étape de Bamenda s’illustre. Elle parle à la conscience commune. Elle remet au goût du jour les aspirations d’une population prise à partie entre les feux des combattants sécessionnistes et ceux de l’armée depuis 2017 ; ainsi que les tentatives infructueuses du gouvernement pour une sortie de crise.
La visite du Pape raconte les insatisfactions après le dialogue national.
L’histoire s’est inscrite dans un registre différentiel du quotidien depuis neuf ans. A l’occasion de la venue du Pape, les canons se sont tus. D’abord du côté des séparatistes. Ils l’ont acceptée. Les populations se sont languies de cette visite. L’exorcisme collectif contre les démons de la guerre et de la division a eu lieu. A ciel ouvert et au regard du monde entier.
« Le grand dialogue a eu lieu à Yaoundé du 30 septembre au 4 octobre 2019. Près de 7 ans plus tard, la crise sécuritaire se poursuit. La trêve observée est certainement à saluer. Derrière la trêve, on peut penser qu’il y a une stratégie des acteurs, sans doute aussi un gage de bonne foi. A cette occasion, la visite papale rappelle la « Treuga Dei », la trêve de Dieu pratiquée au moyen-âge », note Dr Alain Emmanuel Atangana, politologue.
Le spectacle de Bamenda, aux allures religieuse et politique, constitue un compromis. Notamment entre les défenseurs de la sécession qui ont toujours réclamé un médian neutre et le gouvernement camerounais qui s’y est toujours opposé. Là se sont tissés tous les enjeux pour Léon XIV : « Il s’agit d’éviter que les appels du Pape en faveur de la paix et de l’unité soient interprétés comme de simples liturgies politico-religieuses de légitimation des gouvernants ; surtout après la crise post- électorale », rappelle l’universitaire.
De manière claire : « Il y a eu des tentatives de médiation internationales qui n’ont pas beaucoup prospéré. Les médiations internes, notamment à travers des acteurs religieux et les autorités traditionnelles, apparaissent limitées. Les partis politiques n’ont pas pu catalyser cette crise dans une dynamique de résolution. Il nous a semblé que les gouvernants avaient privilégié jusque-là des solutions endogènes et institutionnelles, voire à caractère néo-institutionnel. Dans ce sens, le grand dialogue national n’a pas porté les fruits escomptés. Il s’agit par conséquent d’être prudent et de poursuivre inlassablement les efforts en vue de la paix » souligne l’homme de sciences.
La Pape Léon XIV n’a épargné personne durant ses deux prises de parole dans cette ville du Nord-Ouest. Et derrière son ton rude, ce sont des impacts sur des écosystèmes sociaux, économiques, financiers et humains qui sont mis en exergue.
« Les seigneurs de la guerre font semblants de l’ignorer mais il suffit d’un instant pour détruire, alors qu’une vie entière ne suffit souvent pas pour reconstruire. Ils font semblant de fermer les yeux sur le fait qu’il faut des milliards de dollars pour tuer dévaster, mais qu’on ne trouve pas les ressources nécessaires pour soigner, éduquer et relever. Ceux qui dépouillent votre terre de ses ressources investissent généralement une grande partie des profits dans les armes, dans une spirale de déstabilisation et de mort sans fin », décrie Léon XIV.
Des choix pour le futur
Que reste-t-il à faire ? Cette question posée par le souverain pontife à l’entame de sa visite au Cameroun le 17 avril 2026 engage. Elle appelle à une action sous de nouveaux paradigmes. La feuille de route inhérente est déjà définie par le politologue Alain Emmanuel Atangana, « Le temps est une ressource à capitaliser. A la suite de la visite du Pape et tenant compte de son autorité morale, c’est certainement le moment de renouer le dialogue, poursuivre les efforts amorcés dans la mise en œuvre du grand dialogue national, ainsi que les actions civilo- militaires pour regagner la confiance des populations. Dans ce même sillage, l’Etat devrait avoir une nouvelle approche de la gouvernance publique et implémenter des politiques publiques performantes et plus soucieuses des problèmes auxquels les populations font face. Les véritables solutions sont donc politiques. Cela passe fondamentalement par un nouveau contrat social, à travers notamment un consensus sur la forme de l’Etat, sur l’allocation et la gestion des ressources publiques.» ce dernier en appelle par ailleurs à un modèle de socialisation commune qui favoriserait la prise en compte de la diversité socioculturelle du pays.
Louise Nsana


