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Veuves : la deuxième mort

Au Cameroun, perdre son mari signifie souvent perdre sa maison, ses terres, ses biens et parfois jusqu’à sa place dans la famille. Le 23 juin dernier, à l’occasion de la Journée internationale des veuves, la ministre Marie-Thérèse Abena Ondoa dénonce le calvaire silencieux de femmes transformées en étrangères dans leur propre vie dès les premières heures du décès du conjoint.

Une attitude du Pr Marie-Thérèse Abena Ondoa pendant le point de presse

Parfois, la mort d’un homme ne signe pas seulement la disparition d’un époux. Elle marque aussi, pour sa femme, le début d’une dépossession méthodique, d’une expulsion silencieuse et d’une longue traversée de l’invisibilité sociale. À l’occasion de la Journée internationale des veuves, la ministre Marie-Thérèse Abena Ondoa a dressé un tableau sans fard du sort réservé à des millions de femmes, au Cameroun comme ailleurs : celui d’un calvaire qui commence souvent dès les premières heures suivant le décès du conjoint.

Il est connu, presque ritualisé dans certaines communautés. Le mari décède à l’hôpital ou au domicile familial. Avant même que le corps ne rejoigne la morgue, des membres de la belle-famille arrivent déjà sur les lieux. Ils emportent les documents administratifs, récupèrent les titres fonciers, vident les armoires, saisissent les biens de valeur puis ferment parfois la maison. La veuve, elle, reste dehors avec ses enfants et quelques effets personnels pour tout patrimoine. « Du jour au lendemain, elle voit son existence basculer », résume la ministre. En quelques heures, la douleur du deuil se transforme en précarité brutale. La femme qui partageait hier encore les charges du ménage devient étrangère dans son propre foyer. Commence alors ce que la membre du gouvernement qualifie de véritable « chemin de croix ».

Au Cameroun, cette violence patrimoniale n’est souvent que la première étape d’une succession d’humiliations. Dépossédées de leurs terres, privées de revenus et parfois même de leurs documents d’identité, de nombreuses veuves basculent dans une dépendance économique totale. Les enfants deviennent les victimes collatérales d’une guerre silencieuse autour de l’héritage.

Stéréotypes
À cette fragilité matérielle s’ajoute le poids des représentations sociales. Dans certaines localités, la veuve demeure encore entourée de soupçons. On la regarde comme celle qui aurait porté malheur au défunt, celle qui aurait provoqué sa mort ou attiré le mauvais sort sur la famille. Les mots employés sont d’une violence implacable : sorcière, femme maudite, porteuse de malédiction. La ministre Marie-Thérèse Abena Ondoa décrit ainsi des femmes condamnées à la solitude sociale au moment même où elles auraient le plus besoin de solidarité. Exclues des décisions familiales, marginalisées lors des cérémonies, parfois contraintes de se soumettre à des pratiques traditionnelles dégradantes, elles vivent une double peine : la disparition du conjoint et la perte de leur place dans la communauté.

Cette situation touche un nombre considérable de femmes à travers le monde. Selon les chiffres rappelés par le gouvernement, près de 258 millions de veuves vivent aujourd’hui sur la planète, dont une sur dix dans l’extrême pauvreté. Derrière ces statistiques se cachent des trajectoires souvent semblables : exclusion juridique, spoliation des biens, accès limité à la justice, absence de protection sociale et discrimination quotidienne.

Le phénomène trouve une partie de ses racines dans l’organisation patriarcale des sociétés où la propriété, le pouvoir économique et les décisions familiales demeurent largement contrôlés par les hommes. Lorsque le mari disparaît, la veuve perd parfois non seulement un compagnon, mais aussi son principal bouclier social et juridique.
« Elles sont marquées par la souffrance mais également par un manque d’intérêt », constate la ministre. Une formule qui résume peut-être le drame le plus profond des veuves : leur invisibilité. Elles existent dans les statistiques mais rarement dans les politiques publiques, dans les discours communautaires ou dans les priorités économiques.
Face à cette réalité, le gouvernement affirme vouloir déplacer le curseur de la compassion vers la protection effective des droits. L’objectif est clair : permettre aux veuves d’accéder à leur héritage, à leurs terres et aux ressources productives auxquelles elles peuvent prétendre, mais aussi leur garantir une protection sociale indépendante du statut matrimonial, un emploi décent, des formations et des opportunités économiques.

Le Cameroun s’est doté ces dernières années d’un arsenal juridique destiné à mieux protéger les femmes contre les discriminations successorales et les violences fondées sur le genre. Le Code pénal adopté en 2019 criminalise notamment la déshéritassions et certaines violences à caractère économique ou familial. Les autorités mettent également en avant les conventions internationales ratifiées ainsi que les dispositifs d’accompagnement juridique destinés aux veuves.

Sur le terrain, le ministère en charge de la Promotion de la femme évoque des formations aux activités génératrices de revenus, des aides directes, des permanences juridiques ainsi qu’un guide d’accompagnement traduit en plusieurs langues nationales afin de toucher les populations au plus près des réalités locales.

Mais au-delà des lois et des programmes, le gouvernement reconnaît que la bataille essentielle reste culturelle. Car la spoliation des veuves prospère souvent dans le silence des familles, l’acceptation sociale des injustices et la persistance de pratiques coutumières qui survivent aux textes.

Changer les mentalités devient alors aussi important que réformer les tribunaux. Sensibiliser les familles, encourager la dénonciation des abus et soutenir les associations de veuves apparaissent comme les nouveaux fronts de cette lutte.
Car derrière chaque dossier d’héritage contesté se cache souvent une histoire de rupture, une mère qui recommence à zéro, des enfants brutalement précipités dans l’incertitude et une femme à qui la société demande encore de prouver qu’elle a le droit d’exister après la mort de son mari. Pour beaucoup d’entre elles, le deuil ne se termine pas avec l’enterrement. Il commence véritablement après.

Jean -René Meva’a Amougou

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