Vie post élection : quand le peuple du septentrion se fait discret
Le 12 octobre 2025 est derrière nous, mais le Cameroun reste un pays où le pouvoir existe sans véritable adhésion populaire. Abstention massive, désillusion des jeunes et colère silencieuse dessinent une fracture profonde entre les institutions et ceux qu’elles prétendent représenter.

Dans les quartiers populaires de Ngaoundéré, Garoua ou Maroua, le souvenir du 12 octobre s’efface vite. Peu de ferveur, peu d’espoir. « On a voté parce qu’il fallait voter », confie Moussa, moto-taximan à Maroua. « Mais personne ici n’attendait un changement réel. » Si les chiffres officiels évoquent la participation, le terrain raconte autre chose : abstention discrète, votes par résignation ou par alignement communautaire. Plus qu’un désintérêt, c’est une rupture silencieuse entre citoyens et pouvoir politique.
Pour beaucoup de Camerounais, voter a perdu sa portée symbolique. « Les élections passent, mais nos vies restent bloquées », explique Clarisse, 27 ans, diplômée au chômage à Maroua. « Les prix augmentent dans les marchés, le transport augmente, mais rien ne change. » Aïssatou Hamadou, politologue, parle de fatigue démocratique : « L’élection est devenue un rituel administratif, déconnecté des réalités sociales. Le citoyen ne voit plus le lien entre son vote et l’amélioration de ses conditions de vie. » Cette lassitude est renforcée par un cycle politique répétitif : campagnes actives, promesses abondantes, puis retour à une gouvernance centralisée, peu sensible aux urgences sociales. Le sentiment dominant est celui d’un éternel recommencement.
Un élu municipal de Maroua, sous couvert d’anonymat, reconnaît une vérité rarement exprimée : « Nous gagnons les élections, mais nous gouvernons sans enthousiasme populaire. La confiance n’est plus là. » Cette absence d’adhésion transforme la nature même du pouvoir. L’État s’appuie davantage sur l’administration, la régulation sécuritaire et le contrôle social que sur la mobilisation citoyenne. Les contestations sont contenues, rarement intégrées dans un dialogue politique structuré. Pour l’analyste Hacheket Jonas, « gouverner sans confiance oblige à gouverner par la gestion de la peur et de la fatigue sociale. C’est efficace à court terme, mais extrêmement risqué à long terme ».
Le social, absent du politique
Après l’élection, aucune inflexion majeure n’a été annoncée sur les préoccupations centrales : vie chère, chômage des jeunes, précarité urbaine, abandon des villages périphériques. Dans les marchés, les conversations tournent autour des prix, pas des résultats électoraux. « Le président est élu, mais moi je mange comment ? », lance une commerçante du marché Abattoir de Maroua. Pour l’économiste Taka Benjamin, « la stabilité institutionnelle est devenue une fin en soi.
Le politique se déconnecte progressivement du social, au risque de fragiliser sa propre légitimité ». Face à l’absence de réponses structurelles, la société développe ses propres mécanismes : silence politique, repli communautaire, migration clandestine, radicalisation diffuse chez certains jeunes. « Quand les citoyens ne croient plus au changement par les urnes, ils se retirent du jeu ou cherchent des alternatives parfois dangereuses », avertit le sociologue Emmanuel Nono.
Le Cameroun post-12 octobre fonctionne, mais sans ferveur. Les institutions tiennent, mais la confiance s’effrite. Cette dissociation entre légitimité institutionnelle et légitimité sociale constitue un défi politique majeur. Le calme apparent repose davantage sur la résignation que sur l’adhésion. Or, une stabilité fondée sur la lassitude est toujours fragile. Combien de temps peut-on gouverner un pays sans l’adhésion réelle de son peuple ?
Tom


