À quoi sert vraiment l’ACACI ?
Le 14 février 2026, l’Académie Catholique de Côte d’Ivoire (ACACI) a effectué sa rentrée solennelle à l’auditorium du Centre culturel de la cathédrale Saint-Paul d’Abidjan.

L’événement, qui se voulait à la fois intellectuel et ecclésial, a rassemblé des membres de l’Académie, des responsables religieux et plusieurs invités venus assister à ce moment symbolique de la vie d’une institution relativement récente. En effet, l’ACACI a été créée le 13 novembre 2019 à l’initiative des évêques catholiques de Côte d’Ivoire, avec l’ambition de constituer un espace de réflexion, d’analyse et de proposition sur les grandes questions qui traversent la société ivoirienne.
Dès sa création, la mission de l’Académie a été clairement résumée par Ignace Bessi Dogbo lorsqu’il était président de la Conférence des évêques catholiques de Côte d’Ivoire. Dans une lettre datée du 3 décembre 2021 adressée aux fidèles, il écrivait : « Dans une société ivoirienne complexe dans sa composition ethnique et religieuse, en pleine mutation traversée à la fois par des progrès et des crises au plan politique, économique, social, culturel et moral, l’Église catholique en Côte d’Ivoire veut s’engager dans une pastorale de l’intelligence susceptible de proposer dans le débat public une réponse catholique aux questions sociales et existentielles des populations. Il s’agit de promouvoir la responsabilité sociale des intellectuels catholiques qui sont aussi l’Église dans un contexte où les populations ont soif de justice, de vérité, de pardon et de réconciliation afin qu’ils soient par leurs analyses, leurs discours et leurs actions des semeurs d’espérance. »
Cette déclaration constitue en quelque sorte la charte morale et intellectuelle de l’ACACI. Elle rappelle que l’intelligence chrétienne ne peut se réduire à une accumulation de connaissances ou à une recherche académique abstraite. Elle doit être mise au service du bien commun, éclairer les consciences et contribuer à la transformation positive de la société. Dans un pays marqué par des crises politiques répétées, des tensions sociales et des inégalités persistantes, une telle mission apparaît non seulement pertinente mais indispensable.
L’accompagnateur spirituel de l’Académie, Mgr Boniface Ziri, a d’ailleurs insisté sur cette dimension en rappelant que l’Académie catholique « n’est pas aux services des sensibilités politiques pour s’opposer ou pour soutenir des positions idéologiques, mais elle est dans le sens le plus authentique que cela suppose, un instrument de la présence de Dieu et de l’Église au monde comme souhaité par le Concile Vatican II ». Cette précision est fondamentale. Elle signifie que l’ACACI n’est pas appelée à devenir une structure partisane ou militante au sens politique du terme, mais plutôt une conscience morale capable d’éclairer les enjeux sociétaux à la lumière de l’Évangile et de la doctrine sociale de l’Église.
Dans cette perspective, certaines initiatives ont marqué les premières années de l’institution. Le 12 janvier 2022, le professeur René Degni-Segui prononça une conférence importante consacrée aux causes des conflits en Afrique. Cette intervention, riche et stimulante, s’inscrivait pleinement dans la vocation de l’Académie. À cette occasion, le président de l’ACACI insista sur le fait que les académiciens devaient s’employer à « éteindre les brasiers déjà existants et les désamorcer avant qu’ils n’explosent ou ré-explosent ». L’image est forte. Elle présente les intellectuels catholiques comme des artisans de paix, capables d’anticiper les crises et de proposer des solutions avant que la violence n’éclate.
Si l’ACACI a effectivement pour tâche de « permettre à l’Église de Côte d’Ivoire de participer à tous les débats qui engagent l’humanité commune, la vie en communauté et de jouer un rôle d’éclaireur sur les grandes questions de la société pour que la dignité humaine soit sauvegardée », comme l’a rappelé Mgr Ziri, il n’est pas déplacé de poser une question simple mais essentielle: qu’a concrètement fait cette Académie pour la Côte d’Ivoire au cours de l’année 2025 ?
Cette interrogation n’est ni hostile ni malveillante. Elle relève plutôt d’une exigence de cohérence entre la mission proclamée et les actions réalisées. Car l’année 2025 a été marquée par des événements politiques majeurs et controversés. De nombreux observateurs ont estimé que le président Alassane Ouattara avait non seulement empêché certains candidats sérieux de se présenter à l’élection, mais aussi brigué un quatrième mandat jugé anticonstitutionnel par ses opposants. Une telle situation, touchant aux fondements de la démocratie, de l’État de droit et de la justice institutionnelle, constituait pourtant un terrain naturel d’intervention pour une académie catholique engagée dans la réflexion sociale.
L’ACACI s’est-elle prononcée publiquement sur ces questions ? A-t-elle produit une analyse éthique, juridique ou morale ? A-t-elle organisé un débat national ou proposé une médiation intellectuelle ? À moins que certaines prises de position soient passées inaperçues, il semble que l’institution soit restée silencieuse. Or, dans certaines circonstances, le silence peut être interprété comme une prudence compréhensible, mais aussi comme une forme de lâcheté ou de complicité involontaire avec les injustices.
Une institution intellectuelle catholique ne peut se contenter d’exister symboliquement. Elle doit assumer une responsabilité prophétique. Sinon, une question dérangeante surgit : à quoi sert réellement cette Académie ? Est-ce simplement un espace de rencontres académiques sans impact concret ? Un cercle où l’on prononce des discours élégants mais sans conséquences ? Un lieu où l’on se satisfait de titres honorifiques, de cérémonies solennelles et de reconnaissance sociale ?
Lors de la rentrée du 14 février 2026, certains académiciens affichaient des mines réjouies, comme si la Côte d’Ivoire traversait une période particulièrement harmonieuse. Cette impression contraste fortement avec les difficultés quotidiennes vécues par une grande partie de la population : chômage des jeunes, vie chère, précarité sociale, frustrations politiques, sentiment d’injustice. Le contraste peut donner l’image d’une élite intellectuelle déconnectée des réalités du peuple.
On pourrait alors parler, de manière imagée, de « Ponce-Pilate heureux », c’est-à-dire de personnes qui semblent se laver les mains des souffrances de leurs compatriotes ou qui préfèrent ne pas se salir les mains dans les débats difficiles. Pourtant, cette attitude est critiquée par le théologien François Varillon qui parle d’« illusion » et de « fausse pureté » dans son ouvrage « Joie de croire, joie de vivre » (Paris, Bayard, 1996). Chercher à éviter les conflits, à préserver sa tranquillité ou sa position sociale, revient souvent à adopter une stratégie de protection personnelle, comparable à celle que l’on observe dans de nombreuses sphères de la société ivoirienne: sauver sa tête avant tout.
Mais l’Évangile propose une logique radicalement différente. Être chrétien ne consiste pas à vivre dans la peur ni à se réfugier dans le confort intellectuel. Le Christ appelle ses disciples à être « sel de la terre » et « lumière du monde », c’est-à-dire des acteurs visibles et transformateurs dans la société. Il avertit même : « Qui voudra sauver sa vie la perdra » (Matthieu 16, 25).
L’ACACI possède pourtant un potentiel considérable. Elle rassemble des universitaires, des chercheurs, des professionnels et des penseurs capables d’apporter une contribution déterminante à la paix sociale, à la justice et à la réconciliation nationale. Dans un pays encore marqué par les blessures du passé, la parole d’intellectuels catholiques crédibles pourrait jouer un rôle de médiation, d’éclairage et d’apaisement.
Cependant, ce potentiel ne deviendra réalité que si l’institution accepte de dépasser la tentation du confort et du silence. La société ivoirienne n’a pas seulement besoin de cérémonies académiques ; elle attend des analyses courageuses, des propositions concrètes et des engagements visibles. Une académie catholique fidèle à sa mission devrait être capable d’interpeller les pouvoirs publics, de dénoncer les injustices sociales, d’encourager la réconciliation et de proposer des solutions inspirées par la doctrine sociale de l’Église.
Autrement, le risque est grand que l’ACACI soit perçue comme une organisation supplémentaire, sans utilité réelle pour la population — une perception qui serait profondément injuste au regard de l’ambition initiale des évêques qui l’ont créée, mais qui pourrait progressivement s’installer si l’institution ne démontre pas concrètement son utilité sociale.
La rentrée solennelle du 14 février 2026 aurait pu être l’occasion de marquer un tournant, de lancer un appel prophétique, de proposer des initiatives audacieuses pour le pays. Peut-être sera-t-elle, avec le recul, le début d’une nouvelle étape. Car l’histoire des institutions montre que leur crédibilité ne dépend pas de leurs statuts ni de leurs cérémonies, mais de leur capacité à répondre aux attentes réelles de la société. L’Académie catholique de Côte d’Ivoire a été créée pour être un « semeur d’espérance ». Elle ne pourra remplir cette vocation qu’en acceptant de parler quand il le faut, de déranger quand c’est nécessaire et de s’engager quand la dignité humaine est menacée. C’est à ce prix qu’elle deviendra véritablement une lumière pour la nation.
Jean-Claude Djéréké



