Cameroun : les paradoxes ont leur unité

Chaque 20 mai au Cameroun, l’unité nationale ressort du placard comme un grand boubou cérémoniel : un peu froissé, parfois serré aux épaules, mais toujours porté avec dignité devant les invités.

On le secoue, on le parfume aux discours officiels, puis chacun retourne tranquillement dans son couloir ethnique dès le lendemain. La nation devient alors une gigantesque colocation où tout le monde affirme aimer vivre ensemble, à condition que le salon reste chez lui.
Le Cameroun adore l’unité nationale. Il l’aime tellement qu’il en parle plus qu’il ne la pratique. Ici, l’unité est un sport de compétition. Dans les discours, nous sommes “un et indivisible”. Dans les faits, nous sommes surtout très divisés sur l’origine du plantain, la meilleure sauce jaune et la tribu qui monopolise les concours administratifs depuis l’époque où les dinosaures signaient encore des décrets.
Le plus fascinant reste cette capacité nationale à dénoncer le tribalisme… de manière parfaitement tribale. Chaque citoyen accuse l’autre communauté de communautarisme avec une ferveur presque patriotique. Au Cameroun, le tribalisme est comme le moustique : personne ne reconnaît en élever chez lui, mais tout le monde se fait piquer.
Même dans les familles, l’unité nationale ressemble parfois à une réunion diplomatique sous tension. Le père écoute le bikutsi, la mère préfère le makossa, l’oncle jure que le vrai Cameroun commence au Nord, tandis que la tante affirme que Yaoundé est devenu un territoire occupé par les embouteillages et les motos chinoises. Pourtant, au moment du match des Lions Indomptables, tout ce petit monde redevient miraculeusement frère. Cela réussit là où plusieurs commissions du vivre-ensemble ont échoué : faire oublier les clivages pendant exactement quatre-vingt-dix minutes, prolongations comprises.
L’administration camerounaise, elle aussi, pratique une unité nationale très créative. Dans les cérémonies officielles, chaque région est célébrée comme une richesse. Mais dès qu’un concours est publié, les calculatrices ethniques chauffent plus vite qu’un transformateur électrique en saison sèche. On ne demande plus seulement : « Tu as eu combien ? » On demande surtout : « Mais il est de quelle région ? »
Le Cameroun est un pays extraordinaire : même les nominations administratives ont parfois des accents de Coupe d’Afrique des Nations. Les réseaux sociaux deviennent alors des tribunes de supporters. Chacun consulte les listes comme un sélectionneur frustré. « Encore eux ! » « Cette fois, c’est notre tour ! » La République ressemble parfois à un gigantesque tournoi intercommunautaire sponsorisé par la frustration collective.
Et pourtant, malgré ces querelles permanentes, le pays tient debout. C’est peut-être là le plus grand paradoxe camerounais. Nous nous chamaillons du matin au soir, mais au moindre drame national, les frontières communautaires fondent soudainement comme du beurre sous le soleil de Maroua. Une catastrophe, un match important, une victoire sportive ou même une panne géante d’internet suffisent à réveiller ce vieux réflexe de solidarité. Comme si le Cameroun était une vieille marmite cabossée : elle fait du bruit, elle fuit un peu, mais elle continue mystérieusement à nourrir tout le monde.
Le problème de l’unité nationale au Cameroun, ce n’est peut-être pas l’absence d’amour commun. C’est plutôt cette étrange habitude de vouloir aimer le pays à travers son village uniquement. Ici, chacun rêve d’une grande République, mais avec une petite préférence locale discrètement glissée sous la table comme un billet dans un dossier administratif.
Le plus drôle reste notre obsession pour le « vivre-ensemble ». Aucun pays au monde ne prononce autant cette expression avec autant de gravité ministérielle. On organise des colloques, des séminaires, des ateliers, des forums et probablement bientôt des masterclass certifiées sur le sujet. Le Cameroun pourrait ouvrir une université internationale du vivre-ensemble appliqué. Avec spécialisation en sourires diplomatiques et en poignées de main photographiques.
Mais au fond, le Cameroun demeure un miracle sociologique. Peu de pays peuvent réunir autant de langues, de cultures, de tempéraments et de susceptibilités dans un même territoire sans exploser complètement. Nous sommes un puzzle nerveux, bruyant, parfois contradictoire, mais toujours vivant. Une nation qui râle beaucoup, soupçonne souvent, ironise constamment, mais finit malgré tout par avancer, comme un taxi de Yaoundé : dans un vacarme inquiétant, avec des pièces douteuses, mais étonnamment capable d’arriver à destination.
Jean-René Meva’a Amougou



