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Entre ferveur religieuse et responsabilité humaine

Une vidéo montre des fidèles catholiques camerounais en train de baiser et de lécher la terre où le pape Léon XIV a posé ses pieds. D’autres se réjouissent de l’avoir touché ou simplement de l’avoir vu de leurs yeux.

Ces scènes, chargées d’émotion et de ferveur, témoignent de l’attachement profond d’une partie du peuple camerounais à la figure du pape. Elles traduisent aussi une certaine conception du sacré, où le contact physique avec l’homme de Dieu est perçu comme une bénédiction, voire une grâce exceptionnelle.

Mais, au fond, tout cela n’est pas l’essentiel. L’important n’est ni d’avoir touché le pape, ni d’avoir embrassé le sol qu’il a foulé. L’essentiel est ailleurs. Il réside dans le message qu’il a laissé: changer l’histoire de ce pays, aujourd’hui et non demain. Cette parole, forte et exigeante, ne demande pas une admiration passive, mais un engagement actif. Elle invite chaque Camerounais à devenir acteur du changement et non simple spectateur d’un espoir venu d’ailleurs.

Changer l’histoire, cela veut d’abord dire rompre avec une certaine tendance à se défausser sur Dieu. Trop souvent, face aux difficultés, certains pensent que Dieu interviendra directement pour résoudre les problèmes du pays. On attend de lui qu’il descende du ciel pour mettre fin à la corruption, pour redresser une justice inféodée à l’exécutif, pour sanctionner les détourneurs de fonds publics, pour éradiquer le tribalisme ou pour mettre un terme à la dictature.
Cette attitude, en apparence pieuse, peut en réalité devenir une forme de fuite. Elle dispense de l’effort, elle évite la responsabilité, elle retarde l’action. Or, le Cameroun ne sortira pas de ses difficultés par miracle.

La corruption, qui chaque jour détruit le pays, ne disparaîtra pas d’elle-même. Elle est entretenue par des pratiques concrètes, des comportements répétés, des complicités silencieuses. De même, une justice soumise au pouvoir politique ne se libérera pas sans une volonté ferme et des actions courageuses.

L’impunité, dont jouissent les détourneurs de fonds publics, est un autre symptôme de cette crise profonde. Lorsque ceux qui pillent les ressources nationales ne sont ni inquiétés ni sanctionnés, c’est toute la société qui en paie le prix. Le sentiment d’injustice grandit, la confiance dans les institutions s’effondre et le découragement s’installe.

À cela s’ajoute le tribalisme, qui fragilise la cohésion nationale et alimente les frustrations. En privilégiant les appartenances ethniques au détriment de l’intérêt commun, on affaiblit l’idée même de nation. La dictature, quant à elle, empêche la liberté d’opinion et d’expression, réduisant au silence ceux qui osent contester ou proposer des alternatives. Les exemples ne manquent pas pour illustrer cette réalité: Djeukam Tchameni et Anicet Ekanè ont été arrêtés et jetés en prison pour avoir soutenu Issa Tchiroma Bakary. Et le second est décédé en détention. Ces faits rappellent le prix parfois élevé de l’engagement politique dans un contexte répressif.

Face à cette situation, il est essentiel de redécouvrir une vérité simple mais exigeante. « Dieu nous a créés sans nous mais il ne veut pas nous sauver sans nous », écrivait saint Augustin dans le sermon 169. Cette phrase souligne la responsabilité humaine dans l’œuvre du salut et, par extension, dans la transformation du monde. Dieu n’agit pas à la place de l’homme. Il agit avec lui, à travers lui, lorsque celui-ci accepte de s’engager.

L’exemple biblique de Moïse est à cet égard éclairant. Dans le livre de l’Exode, Dieu appelle Moïse et lui confie une mission précise: aller trouver Pharaon pour exiger la libération de son peuple. Moïse hésite, doute, se sent incapable. « Qui suis-je pour affronter Pharaon ? » demande-t-il. Il évoque même son handicap: « Je suis bègue. » Malgré ces résistances, il finit par accepter la mission. Et c’est à travers son action que la libération devient possible.

Aujourd’hui encore, beaucoup trouvent des raisons pour ne pas agir. Certains affirment que, en tant que prêtres, ils n’ont pas à se mêler de la politique. D’autres estiment qu’ils doivent avant tout s’occuper de leur famille, dans un contexte où l’engagement public peut coûter cher. D’autres encore pensent qu’il suffit de confier le sort du pays à Dieu, considéré comme le père des petits et des pauvres.

Mais cette vision est incomplète. Dieu n’est pas seulement le Dieu des opprimés ; il est le Dieu de tous. Opprimés et oppresseurs, exploités et exploiteurs, tous sont ses enfants. L’Évangile le rappelle clairement: Dieu fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants (Matthieu 5, 45). Son amour est universel. Il ne prend pas automatiquement parti pour l’opprimé simplement parce qu’il est opprimé. Il se tient aux côtés de celui qui se lève, qui refuse l’injustice, qui décide d’affronter « Pharaon », quel qu’il soit.
Autrement dit, la foi ne dispense pas de l’engagement. Elle l’exige. Prier est nécessaire, mais prier sans agir devient insuffisant. Il ne s’agit pas d’opposer la prière à l’action, mais de les articuler. La prière donne la force, éclaire la conscience, oriente les choix. L’action, elle, transforme la réalité.

Changer l’histoire du Cameroun implique donc un sursaut collectif. Cela suppose du courage, de la lucidité et de la persévérance. Cela demande de sortir de la passivité, de refuser les compromis faciles, de dénoncer les injustices, mais aussi de proposer des alternatives. Cela exige que chacun, à son niveau, prenne sa part de responsabilité.

Le message de Léon XIV ne doit pas rester une belle parole applaudie le temps d’une visite. Il doit devenir un principe d’action, une exigence quotidienne. Les gestes de ferveur, aussi impressionnants soient-ils, ne changeront pas le destin du pays. Seul un engagement concret, lucide et déterminé pourra ouvrir la voie à un avenir différent.

Changer l’histoire, aujourd’hui et non demain: tel est le défi. Et ce défi ne sera relevé ni par des gestes symboliques ni par une attente passive, mais par des hommes et des femmes décidés à agir, ici et maintenant.

Jean-Claude Djéréké

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