Pour qui et comment Dieu combat-il ?
Dieu est pour tout le monde. Opprimés et oppresseurs sont ses enfants. Cette affirmation peut surprendre, voire déranger, mais elle s’enracine profondément dans la tradition biblique.

L’Évangile selon Matthieu nous rappelle en effet que Dieu « fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants » (Matthieu 5, 45). Autrement dit, l’amour de Dieu est universel ; il ne se limite pas à un groupe particulier, ni à une catégorie morale donnée. Il embrasse toute l’humanité sans distinction.
Cependant, affirmer que Dieu aime tous les hommes ne signifie pas qu’il approuve tout ce qu’ils font. Dieu ne s’accommode pas du mal. Il ne tolère ni l’injustice, ni l’oppression, ni l’exploitation. Il ne reste pas indifférent face au détournement des fonds publics, au tripatouillage des constitutions pour se maintenir indéfiniment au pouvoir, ou encore à toutes les formes de mépris de la dignité humaine. Le Dieu de la Bible est un Dieu juste, un Dieu qui agit dans l’histoire pour dénoncer et combattre le mal.
C’est dans ce sens qu’il est dit qu’il « renverse les puissants de leur trône et renvoie les riches les mains vides » (Luc 1, 52-53). Cette parole, tirée du Magnificat, ne doit pas être comprise comme une simple image poétique. Elle exprime une dynamique profonde: Dieu s’oppose à l’orgueil des puissants et à l’accaparement des richesses, surtout lorsque ces réalités se construisent au détriment des plus faibles. Il ne s’agit pas d’une préférence arbitraire, mais d’un engagement en faveur de la justice. Ainsi, Dieu est présenté comme le défenseur des opprimés.
Le psalmiste affirme qu’il est « un refuge pour l’opprimé » (Psaume 9, 10), qu’il « fait droit et justice à tous les opprimés » (Psaume 103, 6), qu’il « délie les enchaînés » (Psaume 146, 7). Le prophète Isaïe annonce qu’il se fait le rédempteur de ceux qui souffrent (Isaïe 49, 26). Dans le même esprit, l’Évangile souligne qu’il élève les humbles et comble de biens les affamés (Luc 1, 53). Toutes ces affirmations convergent vers une même vérité: Dieu ne reste pas passif face à la souffrance humaine ; il agit pour restaurer la dignité de ceux qui sont écrasés.
Mais comment Dieu agit-il concrètement ? Comment sauve-t-il les opprimés ? Comment transforme-t-il leur situation ? La réponse biblique est claire et constante: Dieu passe par les hommes. Il se sert toujours de l’homme pour mettre l’homme debout.
L’exemple de Moïse est à cet égard emblématique. Dans le livre de l’Exode, Dieu entend le cri de son peuple réduit en esclavage en Égypte. Pourtant, il ne descend pas directement pour briser les chaînes. Il appelle Moïse et l’envoie auprès de Pharaon pour exiger la libération des fils d’Israël (Exode, chapitres 3 et 7). Moïse devient ainsi l’instrument de l’action divine. C’est à travers son courage, ses hésitations surmontées et son engagement que la libération devient possible.
Ce mode d’action de Dieu se retrouve tout au long de l’histoire biblique. Il suscite des prophètes pour interpeller, avertir et dénoncer. Ézéchiel est envoyé pour avertir les méchants de leurs dérives. Amos se lève pour dénoncer l’idolâtrie, la corruption et l’injustice sociale. Jérémie met en garde contre l’indifférence et l’infidélité du peuple. Nathan ose révéler au roi David la gravité de son péché. Élie affronte le couple royal Achab et Jézabel pour dénoncer leurs crimes. Jean-Baptiste, enfin, n’hésite pas à dénoncer publiquement les dérives du roi Hérode.
Dans tous ces cas, Dieu ne contourne pas l’homme ; il l’engage. Il fait de lui un acteur de la justice. Il lui confie une mission: dire la vérité, dénoncer le mal, appeler à la conversion. Cette responsabilité n’est pas réservée à une élite ; elle concerne tous ceux qui se réclament de Dieu.
Dès lors, une série de questions s’impose à nous aujourd’hui, en particulier aux chrétiens d’Afrique: Sommes-nous capables de jouer ce rôle de sentinelles et d’avertisseurs ? Acceptons-nous de parler pour les sans-défense au nom du Dieu de vérité et de justice ? Avons-nous le courage de servir de contre-pouvoir moral dans des sociétés marquées par les abus et les dérives ? Ou préférons-nous le silence, le confort et la prudence excessive ?
Ces questions sont d’autant plus urgentes que les injustices persistent et se renouvellent sous diverses formes. Comprendrons-nous que, si Dieu se tient aux côtés de l’opprimé, ce n’est pas seulement parce que celui-ci est opprimé, mais aussi parce qu’il est appelé à refuser cette situation, à désirer briser ses chaînes et à s’engager pour sa propre libération ?
Dieu ne veut pas de chrétiens passifs. Il ne veut pas d’hommes et de femmes qui se contentent de prier et de jeûner sans agir. La prière et le jeûne ont leur place, mais ils ne peuvent remplacer l’engagement. Une foi qui ne se traduit pas en actes concrets risque de devenir une illusion, voire une complicité silencieuse avec le mal.
Dieu ne veut pas non plus de chrétiens qui attendent qu’il fasse tout à leur place. Une telle attitude contredit la logique même de l’Évangile. Elle réduit Dieu à un simple exécutant de nos attentes, alors qu’il nous appelle à être ses collaborateurs dans l’œuvre de transformation du monde.
Ce que Dieu attend, ce sont des hommes et des femmes debout. Des hommes et des femmes capables de se lever et de se dresser contre tout ce qui blesse la dignité humaine. Des hommes et des femmes qui refusent l’injustice, qui dénoncent la corruption, qui s’opposent à l’oppression, même lorsque cela comporte des risques.
La parole de saint Augustin résume parfaitement cette exigence: « Dieu nous a créés sans nous, mais il ne veut pas nous sauver sans nous » (Sermon 169). Cette phrase rappelle que le salut, au sens large, implique une coopération entre Dieu et l’homme. Dieu initie, inspire, accompagne ; mais l’homme doit répondre, agir, s’engager.
Ainsi, la question « pour qui et comment Dieu combat-il ? » trouve une réponse claire. Dieu combat pour tous, mais il se tient du côté de la justice. Et il combat à travers des hommes et des femmes qui acceptent de devenir ses instruments. Là où des consciences s’éveillent, là où des voix s’élèvent, là où des actions courageuses sont posées, là, Dieu est à l’œuvre.
Jean-Claude Djéréké



