“Refusez l’exil” : le pape au chevet d’une jeunesse sous pression
Deux cent mille fidèles au stade de Japoma à Douala. Des centaines de milliers à Bamenda. Plus de 200 000 à la Base aérienne 101 de Yaoundé. Les images de la mobilisation populaire autour de la visite de Léon XIV frappent par leur intensité. Mais derrière les foules en liesse, une réalité sociale tenace affleure : celle d’une jeunesse camerounaise coincée entre la tentation de l’exil, les promesses non tenues du développement et une crise des repères qui érode la cohésion nationale.

C’est précisément à cette jeunesse que Léon XIV a choisi de s’adresser directement lors de sa rencontre avec les universitaires de l’Université catholique d’Afrique centrale (UCAC), le vendredi 17 avril à Yaoundé. Le diagnostic pontifical était sévère : face aux sirènes de l’émigration et à la tentation de la facilité, le pape a invité les étudiants à « résister » et à « mettre leurs connaissances au service de leurs concitoyens ». Une injonction à contre-courant des logiques migratoires qui aspirent chaque année des milliers de diplômés camerounais vers l’Europe ou l’Amérique du Nord.
Le recteur de l’UCAC, le Père Thomas Bienvenu Tchoungui, a salué un « échange historique et mémorable ». Il a rappelé que l’université, fondée avec la mission d’être « fidèle à la vérité », se situe précisément à l’intersection des défis identifiés par le pape : excellence intellectuelle, engagement civique, résistance à la corruption. Mais entre le discours académique et la réalité des campus, l’écart reste béant. Un étudiant en médecine interrogé lors de la visite pontificale, Aaron Gregory Edjengte, a résumé avec franchise l’ambivalence de sa génération : il a entendu l’appel du pape à « rejeter la résignation et l’exil », mais reconnaît que « les conditions sont difficiles ».
*Car les chiffres sont éloquents. Le taux de chômage des jeunes diplômés camerounais avoisine des niveaux structurellement élevés. La crise anglophone a accentué les déplacements de populations et fragilisé le tissu scolaire et universitaire dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Dans ce contexte, l’exhortation pontificale à rester au pays et à servir la communauté nationale sonne juste spirituellement, mais se heurte aux réalités d’un marché du travail insuffisamment absorbant et d’institutions publiques gangrénées par le clientélisme.
Léon XIV a par ailleurs tenu à manifester concrètement la dimension sociale de son pontificat. Lors de son escale à Douala, il a rendu visite à l’orphelinat Ngul-Zamba, où il a étreint des enfants abandonnés. À l’UCAC à Nkolbisson, il a visité l’hôpital catholique Saint Paul. Ces visites aux marges, aux vulnérables, aux oubliés du miracle économique, constituent un message politique implicite adressé aux élites camerounaises.
Karen Claire Doko, étudiante à l’UCAC, a capturé l’émotion de l’événement : « C’est la première fois que je vois le pape et il nous a même salués en retour, avec tous les sourires. Je me sens vraiment bénie ». Njikam Sunamith, une autre étudiante, a parlé de « grande bénédiction ». Ces témoignages attestent d’un capital symbolique exceptionnel. Mais la question demeure : la ferveur spirituelle se convertira-t-elle en engagement civique durable ? La jeunesse camerounaise, à qui le pape a tendu la main, saura-t-elle saisir cette main pour construire plutôt que pour fuir ?
La réponse à cette question ne sera pas donnée en une nuit de prière. Elle se jouera dans les mois et les années qui viennent, dans les salles de classe, les entreprises et les administrations. Le pape a planté des graines. La jeunesse camerounaise tiendra le sol.
Tom.



