Souvenirs d’un homme d’écoute : à propos du père Eric de Rosny
Je n’ai appris la mort du père Eric de Rosny qu’en 2025. Pourtant, il était décédé depuis le 2 mars 2012. Cette découverte tardive fit remonter en moi une série de souvenirs précis et lumineux. Des images anciennes, presque effacées par le temps, refirent surface avec une étonnante netteté. Elles me rappelèrent non seulement l’homme que j’avais rencontré à quelques reprises, mais aussi l’esprit qui l’animait: une curiosité profonde pour l’Afrique et un respect authentique pour ses cultures.

Le premier souvenir remonte à juillet 1982. Je venais d’obtenir mon baccalauréat A4 et je débarquais à la communauté jésuite de l’INADES, à Abidjan. J’étais venu pour y faire une retraite de huit jours qui devait décider de mon entrée ou non au noviciat jésuite de Nkoabang, au Cameroun. Le père de Rosny était alors directeur de l’Institut. À ma grande surprise, ce fut lui qui prit mon sac et m’accompagna jusqu’à la chambre qui m’était destinée. Le geste était simple, mais il révélait déjà quelque chose de son caractère. La retraite étant silencieuse, nous ne pouvions pas converser. Je me souviens seulement de son petit sourire chaque fois que nous nous croisions dans les couloirs de la maison.
Quelques semaines plus tard, j’appris qu’il avait été affecté à Douala comme socius du Provincial, le père Agide Galli. Deux ans plus tard, il succéda à ce jésuite italien. Entre-temps, la lecture me fit découvrir davantage l’homme. J’appris qu’il parlait couramment le douala, qu’il avait été fait notable sawa et qu’il s’était engagé à comprendre le monde de la nuit et celui des « Ndimsi », ces hommes et ces femmes qui soignent dans l’invisible.

Je lus alors le livre qui le rendit célèbre, « Les Yeux de ma chèvre », publié chez Plon en 1981, puis les autres ouvrages qu’il écrivit par la suite. Ce qui me frappa d’emblée, ce fut le respect et l’estime qu’il portait à la culture africaine. Beaucoup parlaient d’inculturation dans de grands discours théologiques, mais peu faisaient l’effort concret de comprendre pourquoi les Africains agissaient de telle ou telle manière. Lui, au contraire, voulait comprendre de l’intérieur. Il s’efforçait d’entrer dans les logiques culturelles africaines plutôt que de les juger de l’extérieur.
Il avait d’ailleurs manifesté la même curiosité et la même empathie pour le prophète ivoirien Albert Atcho, que l’ethnologue René Bureau appelait « le prophète de la lagune ». Chez le père de Rosny, il y avait quelque chose de l’attitude de l’apôtre Paul qui disait s’être fait « Juif avec les Juifs pour gagner les Juifs ». On pouvait aussi penser à Matteo Ricci, ce jésuite italien qui inaugura au XVIᵉ siècle le processus d’inculturation en Chine.
«Le père de Rosny me confia alors que certains jésuites français lui avaient demandé de me chasser de la Compagnie de Jésus. Il avait refusé. Il ajouta même que beaucoup de ces religieux ne connaissaient de l’Afrique que le Tchad, où les soldats français se comportaient encore à l’époque comme en territoire conquis. Mon dernier souvenir concerne mon premier livre, « L’engagement politique du clergé catholique en Afrique noire » (2001). Il me félicita chaleureusement pour cet ouvrage. Il me dit que, si René Luneau, chercheur au CNRS et directeur de la collection « Chrétiens en liberté » chez Karthala, avait accepté de le publier, c’est que le livre devait être bon »
Un autre souvenir me revient, plus personnel celui-là. À la fin de ma première année de philosophie, en juin 1988, le doyen de la faculté avait donné son accord pour que chaque étudiant travaille sur le sujet de son choix pour le mémoire de fin d’études. Mais en septembre de la même année, il changea brusquement d’avis et nous ordonna à tous de faire notre mémoire sur la pensée d’Eric Weil.
Je refusai d’obéir. D’une part, parce que j’avais déjà commencé à travailler sur mon propre sujet (Le sous-développement de l’Afrique) en juillet et août pendant mon séjour à Lubumbashi ; d’autre part, parce que cet ordre allait à l’encontre d’un principe auquel je tenais profondément: il ne me dérange pas de connaître les réflexions des philosophes occidentaux sur les problèmes de leur temps et de leur société, mais je préfère réfléchir sur les problèmes de mon temps et de mon continent.
Je dis au doyen, le père Théoneste Nkeramihigo, qu’il s’était comporté comme un dictateur et que ce n’était pas ce que j’attendais d’un intellectuel africain.
Après le Zaïre, je passai quelques semaines de vacances en Côte d’Ivoire. Alors que je m’apprêtais à rejoindre mon nouveau poste au Tchad, je reçus un fax du père de Rosny me demandant de m’arrêter à Douala. Lorsque je me rendis dans son bureau, il m’expliqua que le doyen de la faculté de philosophie lui avait écrit pour se plaindre des propos irrévérencieux que j’aurais tenus avant de quitter Kimwenza. Il voulait entendre ma version des faits. Quand je terminai mon exposé, il me dit qu’il ne voyait aucune irrévérence dans mes paroles. Il ajouta néanmoins qu’il serait peut-être bon d’écrire une lettre d’excuses. Je lui répondis que je ne le ferais jamais. Ma réponse sembla le surprendre un peu, mais il n’insista pas.
Un autre épisode eut lieu au Tchad en 1990, lors de l’ordination du jésuite tchadien François Déby Yomtou dans le Guéra. Le père de Rosny me demanda de m’arrêter à N’Djamena pour discuter avec lui. Il me fit part de l’exaspération de certains jésuites français de la communauté du collège Charles Lwanga. Selon eux, je critiquais la France et j’incitais mes élèves à se dresser contre elle.
Je lui répondis que le livre que j’utilisais pour enseigner le français et la littérature africaine contenait effectivement des textes critiques sur la colonisation et les indépendances africaines, notamment d’Aimé Césaire, Ferdinand Oyono, Bernard Dadié, Mongo Beti, Ousmane Sembène et Ahmadou Kourouma. Mais ce livre n’était pas de moi, c’était celui que l’on m’avait demandé d’utiliser. J’ajoutai que j’enseignais à mes élèves ce que ma formation jésuite m’avait appris: avoir un esprit critique.
Le père de Rosny avait aussi cette qualité rare: il savait reconnaître les mérites d’un Africain. Lors d’une visite canonique à Kinshasa, en 1988, il me confia en aparté que le père Boniface Ziri (évêque d’Abengourou de 2009 à 2025) faisait un excellent travail auprès des cadres catholiques d’Abidjan et qu’il était en train de réussir là où lui-même et d’autres jésuites français avaient échoué.
Il n’était pas comme Nathanaël qui, dans l’Évangile, demandait à propos de Jésus: « Peut-il sortir quelque chose de bon de Nazareth ? » (Jean 1, 46)
Chez Éric de Rosny, au contraire, il y avait la conviction que beaucoup de choses bonnes pouvaient venir d’Afrique, pour peu que l’on prenne le temps d’écouter, de comprendre et de respecter.
Jean-Claude Djéréké

