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Nord-Cameroun : en janvier, la parole se lève et la paix se négocie

En janvier, les villages du Nord-Cameroun deviennent de vastes cercles de palabres où villageois, notables coutumiers, femmes, jeunes et anciens se parlent pour réparer le lien social. Fêtes de récolte, rites de refondation et vœux communautaires ne sont pas des rites figés : ce sont des actes politiques au sens profond, une fabrique locale de la paix.

Dans le village Watir, commune de Bourha, département du Mayo-Tsanaga dans la région de l’Extrême-Nord, sous l’ombre d’un baobab, à l’écart de la route, les bancs sont tirés. « On ne commence pas l’année sans se dire la vérité », lance Zra Moussa, cultivateur quinquagénaire. « S’il y a eu des disputes pour la terre, des problèmes entre familles, on en parle maintenant. Sinon, l’année sera mauvaise ». Autour de lui, des femmes acquiescent. Kouvou Aïssatou, mère de six enfants, précise : « la fête, ce n’est pas seulement manger et danser. C’est aussi demander pardon. Quand quelqu’un a blessé l’autre, il doit parler devant tous ». Les rires s’éteignent, la parole devient grave. Janvier impose son rythme : dire, écouter, réparer.

La palabre comme loi non écrite
Pour les notables coutumiers, ce moment est sacré. Yaya Tizé, notable de Mokolo explique : « avant l’administration, avant les papiers, c’est la palabre qui faisait loi. Elle empêchait la vengeance et protégeait le groupe ». Assis droit, il tranche : « quand la communauté parle, même le chef doit écouter ». Chez les peuples kirdi comme chez les Peuls, la règle est la même : aucune année ne commence sans bilan collectif. Litiges fonciers, conflits entre agriculteurs et éleveurs, tensions familiales, tout peut être posé sur la place publique. « Celui qui refuse la palabre refuse la paix », résume un ancien, la voix rauque.

Fêtes de récolte, pactes renouvelés
Dans les tréfonds des Monts Mandara, les tambours résonnent, les greniers sont ouverts. La fête célèbre la récolte, mais consacre surtout la survie du groupe. « Si la récolte est bonne et que les cœurs sont divisés, ça ne sert à rien », tranche Salomon, villageois de Koza. Les vœux formulés engagent la communauté entière : prospérité, cohésion, protection contre les violences. Pour le professeur Hamadou, anthropologue, « ces fêtes sont des rituels de refondation sociale. On y reconstruit symboliquement l’ordre du monde après une année de tensions ». Il insiste : « Ce n’est pas du folklore. C’est une ingénierie sociale ancienne et efficace ».

Quand la paix se construit par le bas
Dans une région marquée par l’insécurité et la pauvreté, ces espaces de parole sont des digues. « Là où l’État arrive tard, la palabre arrive toujours à temps », observe Mariama, membre d’une association locale. « Elle désamorce les conflits avant qu’ils ne deviennent violents. On nous reproche de ne pas respecter les traditions, mais ici on nous écoute », affirme-t-elle. Les femmes, de plus en plus visibles, portent des messages clairs sur la paix familiale et la prévention des violences. « Sans nous, il n’y a pas de réconciliation durable ».

Un laboratoire silencieux du vivre-ensemble
« La paix ne se décrète pas, elle se palabre », résume le docteur Sawawa. En janvier, les villages du Nord-Cameroun en offrent la démonstration vivante. Loin des discours officiels, les communautés produisent leurs propres solutions, lentement, collectivement. Quand la dernière danse s’achève, quand les bancs sont rangés, il reste l’essentiel : des engagements pris devant tous. Ici, recommencer l’année, c’est d’abord se parler pour ne pas se déchirer. En janvier, le Nord-Cameroun n’est pas seulement une région : c’est une leçon de paix en acte.

Tom.

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